« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. C’était après un orage, dans cette odeur de terre et de pierres mouillées qui réveille si bien en nous un écho oublié, venu du fond des âges. Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression – la conviction ? – qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leur accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

— Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

dimanche 23 février 2014

#Généathème Doc du mois : Inventaire d'une vie

Trouver des ancêtres c'est bien.
Trouver les actes Baptêmes/Mariages/Sépultures qui leur correspondent c'est mieux (et je dirais même nécessaire : historienne de formation, je ne peux pas me contenter d'une mention trouvée sur un site internet. Je dois prouver leurs existences et leurs liens par une source fiable. Déformation professionnelle).
Mais cela reste frustrant : qu'est-ce que l'on sait au final ? Un âge, parfois un métier, plus rarement un lieu précis de résidence. Bien peu de choses en réalité.
Pour découvrir véritablement la vie de nos ancêtres, rien ne vaut un acte passé chez le notaire : contrats de mariage, testaments, inventaires après décès . . . Parce qu'on y trouve des informations sur la vie quotidienne : description de la maison, niveau de vie, inventaire des biens meubles et immeubles. Et là, on touche du doigt une réalité tangible. La vraie vie, quoi.

C'est pourquoi, mon document du mois est une vente après décès.


Pierre Caillaud a épousé Marie Bourdet le 6 février 1709 à La Verrie (85). Ils sont bordier. On leur connaît 5 enfants :
- Jeanne née le 3 mai 1711 notre ancêtre
- Vincent né le 19 avril 1714
- Marie née le 24 février 1716
- Marie née le 3 mai 1719
- Jacques - acte de naissance pas trouvé, marié en 1752

Jeanne se marie avec Mathurin Landreau en 1732. Ils n'auront qu'un seul enfant, Marie, née en 1734 post mortem, puisque son père est décédé un mois avant sa naissance. Jeanne meurt le 5 juin 1759.
Jacques décède avant janvier 1759, mais Marie (que nous appellerons Marie 2) vit jusqu'en 1761.
Les décès de Vincent et Marie 1 n'ont pas été trouvés.

Marie Bourdet meurt le 25 septembre 1759, à l'âge de 69 ans.
Pierre Caillaud meurt le 29 septembre 1759, à l'âge de 72 ans.

Un dossier important (27 vues) a été mis en ligne par les archives de Vendée, concernant cette vente :
  • Document 1 : vente
  • Document 2 : requête permettant "de lever les sceaux et de vendre les effets"
  • Document 3 : affiche annonçant la vente
  • Document 4 : attestation de paiement du vicaire de La Verrie pour l'enterrement des défunts Caillaud et Bourdet
  • Document 5 à 12 : attestations de paiement au créanciers des défunts, suite à la vente
  • Document 13 : ? ? ? (difficultés de déchiffrage)
  • Document 14 : mémoire de frais de justice
  • Document 15 : ? ? ? (sens non compris)

Le 22 et 23 novembre 1759 a eu lieu la "vente des meubles et effets" du couple. Cette vente peut paraître curieuse car ils ont encore des héritiers (au moins leur fille Marie 2 Caillaud, leur petit-fille Marie Landreau - incertitude concernant Vincent et Marie 1). Mais "personne ne se presante pour accepter lesdittes successions" et le couple a des dettes : les créanciers espèrent donc que cette vente permettra de les rembourser.

Cette vente a lieu à l'initiative du vicaire de La Verrie qui reclame la "somme de dix sept livres pour droits d’enterremant, luminaire, messes cellebrées pour lesdits feus caillaud et bourdet [ . . . ] et autres frais funéraire." Ce vicaire considère "qu’il a un interrest notable d’estre payé de laditte somme par prefferance a tous autres creanciers."

Le notaire des Epesses se déplace donc sur place pour procéder "a la vente et enquant des meubles et effets tant morts que vif". Les enchères commencent :
  • Dans la maison :
"Premieremant a été exposé en vente la cremaillere avec son cremaillou encheris par rene landriau laboureur a quinze sols, par jacque janneau a seize sols, et par françois garreau laboureur a dix sept sols, à luy adjugé pour ledit prix comme dernier encherisseur et a payé cy"
- un mauvais compere etoffe grize, une livre cinq sols [selon O. Halbert le compère est, en Anjou, une sorte de vêtement de dessous que les femmes portaient autrefois en guise de corset. Au bord inférieur, à hauteur des reins, était cousu un bourrelet qui soutenait les cotillons, la jupe courte de dessous]
- un poillon et une coüillere à pot, quarante huit sols
- une autre coüillere de pot estant comme la premiere de cuivre, seize sols
- un tournier [ ?], six sols
- trois chemises dhommes et deux de femme le tout tres mauvais, cinq livre seize sols
- un gril, une livre
- la pelle à piller, deux livres
- un mauvais chapeau, cinq sols
- une mauvaise marmitte de fert estant cassée, une livre six sols six deniers
- une bouteille de verre, six sols
- un petit mauvais chaudron à tenir environ les trois quart d'un sceau d'eau, une livre cinq sols
- la poele a frire, une livre douze sols
- le grand trois pieds [ ?], une livre cinq sols
- deux vestes et une culotte le tout tres mauvaise, trente un sols
- un petit trois pieds, cinq sols
- une autre mauvaise veste, trante cinq sols six deniers
- six livres trois quart de vesseille d'estain, six livres quinze sols
- un tot [= tas ?] de mauvais linge, trois livres six sols
- deux plancheron limander, une livre
- un linge en forme daube, deux livres un sols 
- une mauvaise clisse debout une met deux coffres et plusieurs mauvais pots, dix livres 
  •  Le matériel agricole et cheptel :
- une fausille, dix sols
- une gaye ou peigne pour aprester le lin, une livre quatre sols
- un fu de quartau a la mesure de mortaigne, six sols trois deniers
- environ six a sept livres [ ?] de poupée de lin, trente quatre sols
- quatre flots, un mauvais fauchet [selon O. Halbert le fauchet, dans le Maine, est un instrument qui rappelle la faux et sert à couper la bruyère pour litière des animaux] et une etrepore [ ?], une livre dix sept sols
- environ cinq quartau de poivre vers [?], deux livres dix sols
- un peseau pour aprester le lin, dix sols trois deniers
- un fu un [ ?] boisseau, treize sols
- une mauvaise beche avec une pierre ou pinan [ ?] pour eguizer les faux, neuf sols six deniers
- un troinl [ ?] avec un pot et une jede [selon o. Halbert la jède est une jatte ou vase de bois utilisé pour la mise en mottes du beurre] le tout en bois, une livre trois sols
- une mauvaise hache, quatorze sols
- un mauvais chaudron à tenir environ quatre seau d'eau la demy uzé, cinq livres six sols
- un autre chaudron de trois sceaux aussy ou environ, quatre livres
- une bourgne [= sorte de nasse] en laquelle il y a environ trois boisseaux de bran [= partie grossiere du son] ou son, deux livres neuf sols six deniers
- un autre bourgne en lequelle il y a du mil, deux livres onze sols
- deux charges et un boisseau de bled et seigle mesure de mortaigne, une livre deux sols dix deniers
- douze boisseaux de baillarge [= orge de printemps] sur ditte mesure de mortaigne, neuf livres quinze sols, qui est a raison de treize livre la charge et de seize sols trois deniers le boisseau
- plusieurs terrallerie [ ?] avec un boutillon, trois livres
- quatre livres de fil, huit livre quatre sols a raison de quarante un sols la livre
- un autre bourgne avec un peu poudre [ ?], onze sols
- un panier et quelques poires mellée, treize sols
- un tetrau, une livre huit sols
- dix neuf livres de gros fil, huit livres onze sols [9 sols/livre]
- le lin en trousseau, neuf livres treize sols
- un panier de pommes, quinze sols
- une tore ou nogesse sous poil roux [selon O. Halbert la taure ou thore est une génisse], vingt huit livre deux sols
- un torreau ou noge même poil, vingt sept livres dix sols
- une vache mere dage inconnu sous poil roux, vingt deux livres quinze sols
- une petitte bode, sept livre onze sols
- une chartée et demie de foin avec une chartée de paille aussy ou environ, trente livres cinq sols
- une pelle ferrée, une livre un sol
- un pic et une tranche etroitte [selon O. Halbert la tranche est une houe à 2 dents, étroite, pour défoncer la terre] le tout tres mauvais, une livre dix sols
- une braye [selon O. Halbert la braye est une machine à briser les tiges du chanvre ou du lin rouies, pour en séparer la chènevotte ; c'est une sorte de banc fait d'un soliveau de bois percé dans toute sa longueur de 2 grandes mortaises. On y ajuste une autre pièce, assemblée à charnière par une extrémité ; l'autre est terminée par une poignée pour la main du broyeur], quatre livres dix sols
- une poulle, sept sols six deniers
- un fu de deux boisseau, quatorze sols avec un peu de bled dans [ ?] icelluy tres salle
- la pature verte tant choux marine [ ?] qu'autres actuellement en terre, neuf livres huit sols
- un chastet tres mauvais, trois livres

Total 292 livres 9 sols 7 deniers


"Fait clos et arrete le presant proces verbal de vente [ . . . ] en la maison et chambre basse ou sont deceddez lesdits feus".

A noter : quelques éléments sont restés mystérieux (tournier, plancheron, terrallerie, chastet . . . )

Le total des dettes s'élevait à 292 livres 15 sols et 11 deniers. 
La vente ne couvre donc pas totalement les sommes dues. Comme on peut s'en douter, ce n'est pas le vicaire qui a "bien voullu se restraindre", mais les autres créanciers (meunier, vendeur de bois . . . ).

On remarque la faible qualité et l'état général des biens souvent qualifiés de "mauvais" ou "uzé". 
Le bordier n'est pas le plus fortuné dans la hiérarchie des métiers agricoles, mais certains d'entre eux pouvaient vivre confortablement. Pour mémoire, le bordier est un laboureur qui possède deux bœufs et exploite 6 à 10 hectares : cette propriété se nomme une borderie. Il peut être propriétaire ou fermier [ = celui qui a pris à ferme le bail d'un bien foncier]. On sait que les Caillaud n'étaient pas propriétaires puisque ces derniers apparaissent dans la liste des créanciers. Ils étaient plusieurs (le nombre précis n'est pas dit) et ils ont reçu la somme de 111 livres 10 sols pour "les prix de fermes exploitée par lesdits feus".

De ces documents se dégagent un léger parfum de tristesse et de solitude : le fait que l'héritage n'ai pas été transmis, qu'aucun membre de la famille ne soit nommé, la pauvreté du matériel. Une triste fin. Retrouver ces documents me permet - un peu - de leur redonner vie aujourd'hui. Une pensée émue pour eux.


1 commentaire:

  1. Comme ils sont précieux ces documents ! Tu n'as pas essayé de représenter l'intérieur de la maison en croquis ? Un bon exercice je pense.

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