« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leu accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

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samedi 21 avril 2018

#RDVAncestral : Décédés d'amour

En ce 14 mars 1713, il y a du monde chez Gabriel Raoult à Mauperthuis (Seine et Marne). Son épouse, Jeanne Maillard, vient d’être enterrée, le 7 du mois. Quelques jours ont passé. Ces quelques jours pour éprouver le premier chagrin, le vide de la séparation, le lit froid qu’on retrouve soudain le soir, seul.
Mais en arrivant près de la maison ce jour-là, je fus fort étonnée de voir toute une assemblée en grand deuil. Sans doute feue Jeanne Maillard était elle estimée, mais tout ce monde encore présent une semaine après ses funérailles… Étrange.

Ils sont tous là : les amis, les voisins, bien sûr, mais aussi les enfants, leurs conjoint(e)s, les petits-enfants, venus des villes et villages voisins où ils demeurent aujourd’hui - Guérard, Faremoutiers, Saints, Saint-Augustin… Il n’en manque qu’un. Gabriel lui-même.

Et pour cause : toutes ces personnes ne sont pas là pour Jeanne, mais bien pour Gabriel. Gabriel qui a suivi de près sa défunte épouse dans l’autre monde. Sept jours. Seulement sept jours séparent les deux décès.
Qu'est-il arrivé ? 

Je me glisse dans la file d’amis et de proches qui offrent leurs condoléances aux récents orphelins. Bien sûr, ils sont grands maintenant (entre 30 et 45 ans). Mais perdre ses deux parents dans un laps de temps aussi proche, c’est une épreuve tout de même.
Je m’approche de Jeanne, leur fille (mon ancêtre directe à la XIème génération) et son époux Jacques. Je tente d’en savoir plus :
- Que s’est-il passé ?
Jeanne est trop émue pour me répondre. C’est Jacques qui tente de m’expliquer :
- Bien sûr, il y a l’âge : ils n’étaient plus tous jeunes tous les deux (environ 70 ans). Il y a aussi peut-être des raisons « extérieures » : on a passé des années difficiles autour de 1709 et du « grand hyver » qui ont durement éprouvés les organismes. Ma belle-mère ne s’était jamais remise d’avoir perdue une petite fille âgée de quatre mois, même si ça peut paraître chose courante : il y en a certains pour qui c’est plus difficile que d’autres. Ça semblait s’être accentué ces dernières années : elle en parlait souvent de cette enfant qui n’avait pas vécu, surtout avec l’arrivée de la nouvelle génération. Les blessures du passé ont été ravivées. Et Gabriel se sentait honteux ne n’avoir rien pu faire : ni pour sauver la petite, ni pour soulager la douleur de son épouse. Cette tristesse-là, elle est restée à jamais dans leurs deux cœurs.
-  Mais deux décès si rapprochés, c’est peu commun tout de même.
Je demande s’il y a une épidémie particulière qui sévit dans cette région. Jacques me réponds que non : on ne meurt pas plus que d’habitude en ce moment au pays. Plus tard, un coup d’œil aux registres paroissiaux me confirmera ses dires.
- C’est le hasard, ajoute Jacques, fataliste.
Il regarde son épouse : c’est à son tour de s’inquiéter pour quelqu’un d’autre maintenant. D’autant que son épouse n’a pas perdu un nourrisson, mais trois, dont une fille mort-née ! La mélancolie va-t-elle à son tour déployer ses griffes autour de la femme qu’il aime tout particulièrement ?

Essuyant une larme, Jeanne affirme dans un souffle :
- Ils sont décédés d’amour.
- « Décédés d’amour » ?  Qu’entends-tu par là ?
- Ma mère était le pilier de cette maison, surtout depuis que nous, les enfants, avions quitté la ferme les uns après les autres. Le départ des deux derniers, Anne et Antoine, il y a quelques mois seulement a laissé un grand vide. Sans elle, mon père ne voulait pas vivre. Il ne pouvait pas vivre.


Couple gisant © lamemoirenecropolitaine.fr

Jacques entoure les épaules de son épouse d’un bras consolateur. Ils s’éloignent : d’autres que moi réclament leur attention.

L’un ne pouvant survivre à l’autre ? Était-ce cela qui avait provoqué la mort de Gabriel si peu de temps après le décès de son épouse ? Nous ne le saurons sans doute jamais, mais peut-être que Jeanne avait raison...


__________

Dans ma généalogie je compte 12 autres couples décédés avec un intervalle particulier :
- 3 jours pour BOUGARD André et VIAU Françoise, en 1631 à Pellouaille les Vignes (Maine et Loire) 
- 4 jours pour CAILLAUD Pierre et BOURDET Marie, en 1759 à La Verrie (Vendée)
- 5 jours pour ASSUMEL Jean-Baptiste et GUILLERMET Louise Marie, en 1740 à Lalleyriat (Ain)
- 9 jours pour BOUGUIÉ Pierre et FELON Catherine, en 1699 à Corzé (Maine et Loire)
- 10 jours pour MERCERON Jean et HAMARD Jeanne, en 1643 à Villeveque (Maine et Loire)
- 3 semaines pour HAQUETTE Toussaint et VALLET Reine,  en 1707 à La Chapelle s/Crécy (Seine et Marne)
- 1 mois pour POCHET Abel et JUDAS Margueritte, en 1711 à Guerard (Seine et Marne), BANIDE Jean et BESOMBES Jeanne, en 1747 à Florentin la Capelle (Aveyron) et COCHET Claude Joseph Bertrand et HUGON Jeanne-Marie, en 1840 à Martignat (Ain)
- 2 mois pour ROUAULT Nicolas et BIESLIN Françoise, en 1794 à Villeveque (Maine et Loire)
- 4 mois pour MOCCAND Gaspard et Xxx Michelle, en 1643 à Sixt Fer à Cheval (Haute-Savoie)
- 7 mois pour LE GOFF Olivier et ETIENNE Marie, en 1817 à St Caradec (Côtes d’Armor)
- Et pour l’anecdote : GROS Alphonse Elie Frédéric et PROST Marie-Philomène sont décédés tous les deux un 14 septembre mais à 30 ans d’intervalle (1898 et 1928) !

Hormis pour le premier couple, où une épidémie est certainement la raison de ces décès très rapprochés car trois de leurs enfants meurent en même temps qu’eux et que la peste règne en Anjou à cette époque, rien n’indique dans les actes de décès pourquoi les deux époux se sont suivis dans la tombe de façon (plus ou moins) rapprochée.



samedi 14 avril 2018

#Généathème : J'ai fait parler une carte postale

Élise a ses « invisibles », moi j’ai mes « fantômes ». Les invisibles, ce sont ces ancêtres dont on ne sait presque rien (une mention, un acte…). Les fantômes, c’est l’inverse : j’ai pour eux des photographies, des cartes postales et même des témoignages directes de personnes qui les ont connus et côtoyés. Mais je n’ai les ai jamais trouvés dans aucun document « officiel » (état civil, recensement, acte notarié…). Ils font partie du fameux « trou noir de la généalogie » : trop anciens pour s’en souvenir, trop récents pour que les documents les concernant soient librement communicables.

J’avais déjà eu l’occasion, l’année dernière, de raconter comment j’avais hérité d’un gros tas de cartes postales (182 exactement) écrites à mon arrière-grand-mère paternelle Marcelle Macréau, l’épouse de Jean-François Borrat-Michaud - que les lecteurs de ce blog connaissent bien. Entre temps, j’ai aussi numérisé l’album de photographies reçu dans les mêmes conditions. Je profite donc de ce généathème « cartes postales » pour tenter de donner corps à mes fantômes, en espérant l’aide de l’album familial, et faire parler, non pas une, mais un tas de cartes postales...
Rappelons que le couple demeure après-guerre à Eaubonne (Val d’Oise). Lui est originaire de Samoëns (Haute-Savoie) et elle du Sud-Ouest de la Seine et Marne (nombreux déménagements entre Meaux et Coulommiers). Je ne sais pas quand et comment ils se sont rencontrés mais au moment de leur mariage en 1920 ils sont tous deux domiciliés à Eaubonne, dans la même rue, précisément au 29 et au 35.

En comparant les cartes postales et les photographies, je m’aperçois que des personnes figurent dans ces deux sources. Me voici donc partie à la chasse aux infos.

- la famille Greff :
Marie-Louise, la sœur de Jean-François, épouse Joseph Greff. Partie de Haute-Savoie comme son frère, elle demeure entre Paris et la Seine et Marne, mais elle revient ensuite à Samoëns, ce que je sais grâce à la correspondance des cartes postales de la fin des années 1960, le décès de son mari en 1972 et son domicile indiqué lors de son propre décès en 1976, bien que celui-ci ait lieu à Levallois-Perret (Hauts de Seine) sans que je ne sache pourquoi. Je lui ai trouvé une fille, Denise. Une homonyme de Denise Greff habite aujourd’hui Samoëns : je lui ai écrit pour savoir si elle était « ma »Denise, ou une de ses descendantes… Elle ne m’a jamais répondu.

Famille Greff, date inconnue © Coll. personnelle

J’ai 4 cartes postales signées d’une Denise, écrite dans les années 1960/1970, adressée à « ma chère tante » : je retrouve donc là sans doute Denise Greff.
Par ailleurs, il y a aussi dans l’histoire un Richard (évoqué par ma grand-mère, mais je ne l’ai pas trouvé). Or une autre carte est signée de la même Denise mais aussi de Richard : voici un fantôme qui prend corps, même si je ne peux pas encore le situer précisément dans l’arbre généalogique : Peut-être est-ce son époux (la carte est écrite en 1966, Denise est née en 1921) ou bien son fils ? (en 1964 elle écrit « Je rentre d’ici [Italie] par Samoëns et ramènerai Richard »). Je n’ai pas de photo de lui – ou bien il fait partie du tas de clichés dont les personnes ne sont pas identifiées. Mystère.

Enfin je dispose d’une dernière carte de la famille, signée « J. Greff » et, si je lis correctement, « Louise ». Il s’agit donc sans doute de Marie Louise. Mais eux ne font que signer la carte : son auteur est Huguette, nièce de Marcelle (comme l’indique l’en-tête « ma tante »). Or j’ai, dans l’album familial, la photo d’une petite fille légendée Huguette que je ne parvenais pas à rattacher à une famille précise. Si j’en crois cette carte, Huguette serait peut-être la fille de Marie-Louise et Joseph Greff ; mais je n’en ai aucune preuve. Encore un fantôme.

Huguette, date inconnue © Coll. personnelle

Signatures des cartes postales des Greff :

- la famille Davy :
Marcelle a plusieurs sœurs dont Germaine. Celle-ci a épousé Roger Davy, dont ils ont eu un fils, Jacky. La famille est très prolixe en écriture, du moins d’après les cartes dont j’ai hérité : 25 cartes ; soit 11 cartes de Germaine, 7 de Roger et 5 signées des deux. Deux autres cartes restent mystérieuses : l’une est signée de Roger et Valentine, l’autre Germaine et Bernadette… mais je ne sais pas qui sont Valentine et Bernadette !

Famille Davy, date inconnue © Coll. personnelle

La plupart des cartes étaient envoyées sous enveloppe car elles sont écrites sur absolument toute la surface et le texte se poursuit même parfois dans les (petites) marges, à la manière d’un escargot, ce qui fait qu’il faut tourner la carte pour poursuivre la lecture et que la signature se retrouve en général à l’envers par rapport au début du texte.
Plusieurs de ces cartes sont écrites de Hauteville-Lompnes (Ain), ce qui me fait dire qu’ils y ont sans doute déménagé, alors que je ne leur connaissais qu’une adresse jusqu’à présent : Mortcerf (Seine et Marne).
De nombreuses cartes sont envoyées par Roger seul dans les années 1970, car il semble être séparé momentanément de son épouse Germaine. La raison en est peut-être sa santé : il y parle en effet de maladie. Ces cartes sont écrites de Bretagne (de Plumelec, Morbihan) : est-il aller là-bas se faire soigner ? Ou bien y habite-il car sur certaines cartes il parle des légumes de son potager et des lapins qu’il élève (et qui feront de bons civets rapportés à Marcelle !). J’apprends aussi que Germaine lui rends des visites régulières, en particulier le week-end, puis repart « pour reprendre son travail » (j’ignore où, mais probablement à Paris, ou en région parisienne, plutôt que dans l’Ain car le voyage d’un week-end serait sans doute trop compliqué). Enfin, sur l’une des cartes, Roger dit s’apprêter à rejoindre Paris pour le « banquet des NMPP » (Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne, fondées en 1947 ; aujourd’hui nommées Presstalis, société chargée de distribuer la presse écrite. Roger y a-t-il travaillé ?). Germaine, de son côté, parle de vacances en Bretagne tandis que « Roger [y] reste encore ». Mystère.

Signatures de Germaine et Roger Davy :
- la famille Le Tourneau :
Paulette, autre sœur de Marcelle, a épousé Camille Le Tourneau. C’est la plus fantôme de mes fantômes car je n’ai même pas trouvé sa naissance. Mais outre ses cartes postales  (25 tout de même) et des photographies, son mari est le parrain de ma mère : difficile de nier son existence !
Une légende au dos d’une photo signale qu’elle est la sœur aînée de Marcelle. Or leurs parents se sont mariés en 1900, ont eu un fils en 1901 puis Marcelle en 1902 : j’avais donc écarté l’hypothèse que Paulette soit l’aînée : la légende tardive de la photo n’étant pas très fiable. Cependant, dans une de ses cartes Paulette appelle Marcelle « ma petite sœur » : est-ce un petit nom affectueux ou est-elle vraiment plus âgée ? Mais, contredisant cela, Paulette signe une autre carte « ta petite sœur » ! Le dépouillement (ou plutôt les dépouillements successifs) des registres d’état civil n’ont rien donné. Par ailleurs, elle n’apparaît jamais avec ses parents dans les listes de recensements.
Donc pour l’heure j’ignore donc toujours quand et où elle est née (sans doute en Seine et Marne car ses parents y ont toujours résidé mais ont déménagé dans plusieurs localités), ni quand et où elle s’est mariée. J’ignore d’où vient son époux. Je ne lui connais qu’un seul fils, Jean, sans savoir où ni quand il est né (ce qui ne signifie pas qu’il est fils unique puisque j’ignore à peu près tout de cette famille). Enfin, j’ignore résidences, lieux et décès à tous. De Camille, je n’ai même pas une photo. Par contre je connais le visage de Paulette (très jeune et très vieille) et de son fils Jean.

Marcelle et sa sœur Paulette, date inconnue © Coll. personnelle
(elles se ressemblent beaucoup, n'est-ce pas ?)

Dès 1963 certaines cartes sont signées Paulette Yvonnet. Beaucoup, ensuite, porteront cette double signature. Ce second patronyme m’intrigue. Il éveille quelques souvenirs dans la mémoire de ma mère, sans plus de précision : un remariage peut-être ? Mais l’une des cartes est clairement signée « Paulette et Yvonnet »,  une autre « grosse bise de nous deux, Paulette Yvonnet » et enfin une troisième « je prenais le train pour retrouver Yvonnet qui m’attendait tout heureux » : Yvonnet n’est donc pas un nom mais un prénom ; ce qui n’exclut pas l’hypothèse d’un second mariage.

Signatures de Paulette et Yvonnet :
En 1966 Paulette est en vacances à Cherbourg et annonce son prochain retour à Barneville (aujourd’hui Barneville-Carteret, situé à 37 km de distance). On retrouve cette localité citée sur plusieurs cartes : elle semble être un lieu de villégiature régulier. Ce n’est donc pas ici que je trouverais un indice sur son lieu d’habitation.
Quelques cartes sont adressées par Paulette depuis Plumelec, de chez Germaine et Roger.

La dernière sœur de Marcelle, Lucienne, n’a fait que signer une carte écrite par Paulette : aucune carte d’elle, ni de leurs trois frères, n’a été conservée.

Les cartes mentionnent ou sont signées par d’autres personnes qui semblent proches de la famille, comme Guy ou Alice, mais je ne peux replacer sur l’échiquier familial.
De même, dans l’album j’ai aussi des photos légendées Raymonde et Jeanne « cousines d’André » (mon grand-père) ; mais je ne sais pas à qui les rattacher…

Bref, même le rapprochement des cartes et des photographies n’a pas réussi à apporter toutes les réponses que je me posais. On peut même dire qu’il a soulevé un certain nombre de questions qui viennent épaissir le mystère. Les fantômes sont toujours là…


samedi 7 avril 2018

Etranges naissances

J’avais dans l’idée de rédiger cet article depuis un moment déjà. Et puis @lulusorciere a fait part de la première publication de l’archiviste Sylvie Boudaud (@deedee8586) dans laquelle elle raconte comment Pierre Proust et sa sœur Mathurine sont nés à un intervalle très particulier (voir ici).

Je protestais aussitôt sur Twitter de ce plagiat inopportun (même s’il est vrai que mon article n’était pas encore écrit, mais quand même : j’avais eu l’idée avant, c’est sûr) :

Hélas, on ne se débarrasse pas des sorcières comme ça et c’est ainsi qu’après avoir renoncé à vous expliquer « mon » cas, j’acceptais finalement de le faire.

Voici donc l’histoire de Modeste Boissinot et son deuxième époux François Bertrand. Ils se sont mariés à Saint-Amand-sur-Sèvre (Deux-Sèvres) quelques années après la Révolution, mais à une époque où le calendrier révolutionnaire est encore en place.

Pour cette affaire de calendrier, il suffit de se rappeler qu’au cours de notre histoire nous avons changé plusieurs fois de calendrier : calendrier julien (dont le nom vient de Jules César), puis grégorien (venant du pape Grégoire XIII qui réforma le précédent au XVIème siècle) et enfin le fameux calendrier républicain. Si les deux premiers faisaient commencer l’année le 1er janvier, le premier jour du troisième est placé au 22 septembre 1792, date de la proclamation de la République, et donc départ d’une nouvelle année/nouvelle ère (même si ledit calendrier n’est entré véritablement en vigueur que le 6 octobre 1793 – 15 vendémiaire an II).
Mais les petits rigolos qui ont décidé de changer le calendrier ont aussi décidé de faire véritablement table rase du passé (c’était dans l’ère du temps faut dire) et ils ont tout changé : le début d’année, donc, mais aussi le nom les mois, des jours, des années. Et c’est là que ça rigole moins pour tous ceux qui ont à faire avec les dates de cette période.

Les Révolutionnaires sont des poètes, c’est bien connu, et c’est ainsi que les nouveaux noms s’inspirèrent des saisons, de la végétation et de la plume de Fabre d’Eglantine, écrivain et homme politique à qui l’on doit cette nouvelle nomenclature :
- mois d’automne :
Vendémiaire (22 septembre/21 octobre) : mois des vendanges ;
Brumaire (22 octobre/20 novembre) : des brouillards et brumes ;
Frimaire (21 novembre/20 décembre) : du froid sec ou humide ;
- mois d’hiver :
Nivôse (21 décembre/19 janvier) : de la neige qui blanchit la terre ;
Pluviôse (20 janvier/18 février) : des pluies qui tombent avec plus d'abondance ;
Ventôse (19 février/ 20 mars) : des giboulées et du vent qui vient sécher la terre ;
- mois du printemps :
Germinal (21 mars/19 avril) : de la germination et de la montée de la sève ;
Floréal (20 avril/19 mai) : de l'épanouissement des fleurs ;
Prairial (20 mai/18 juin) : de la récolte des prairies et de la fécondité ;
- mois d’été :
Messidor (19juin/18 juillet) : des moissons dorées qui couvrent les champs ;
Thermidor (19 juillet/17 août) : de la chaleur solaire et terrestre qui embrase le sol ;
Fructidor (18 août/16 septembre) : des fruits que le soleil dore et mûrit.

La semaine ne comporte plus 7 jours, mais dix, d’où le nom de décade. Pour chaque jour, là franchement, on s’est pas foulé :
1er jour     : primidi ;
2ème jour : duodi ;
3ème jour : tridi ;
4ème jour : quartidi ;
5ème jour : quintidi ;
6ème jour : sextidi ;
7ème jour : septidi ;
8ème jour : octidi ;
9ème jour : nonidi ;
10ème jour : décadi (jour de repos - dimanche).

Néanmoins chaque jour de l'année a reçu un nom en propre, les noms des saints du calendrier grégorien ayant été remplacés par des noms de fruits, de légumes, d'animaux, d'instruments, etc… Ainsi, par exemple, je suis née un jour nommé « crible » - une passoire, un tamis quoi (pas terrible, mais bon, on ne choisit pas…).

Cependant, il reste une période bissextile, parce que décidément les calendriers ne s’entendent jamais bien avec la rotation de la Terre et du Soleil. Du coup, on hérite d’une « Franciade » (période de quatre ans au bout de laquelle il faut ajouter un jour pour qu'elle reste alignée avec l'année tropique) et de « sanculotides » (5 ou 6 jours selon les années qui s’ajoutent à l’année ordinaire qui est composée de 12 mois de 30 jours chacun, soit 360 jours au total). Les sanculotides, aussi appelés « jours complémentaires », sont ajoutés  afin que les années comportent plus ou moins 365 jours (365,242 25 jours en moyenne exactement) [1] ; ce que vous n’avez pas manqué de remarquer en lisant le présent article, un peu plus haut : le calendrier commence le 22 septembre et se termine le 16 : les sanculotides viennent donc combler ce trou.

On notera que certains ont fait de la résistance : dans les registres d’état civil on utilise parfois toujours « l’ancienne date ». Ou bien on met les deux : celle du nouveau calendrier et celle de « l’ancien style ». En tout cas « l’ère vulgaire », comme la nomme le décret instituant ce nouveau calendrier, est abolie ; ce qui, avouons-le, ne nous facilite pas le travaille tous les jours.

Par ailleurs, le nouveau découpage de la journée qui faisait aussi partie du package révolutionnaire, n’a jamais eu de succès et fut rapidement abandonné. [2]

Enfin, des esprits censés ont décidé de l’abrogation de ce calendrier le 1er janvier 1806 (11 nivôse an XIV). On est alors revenu à notre bon vieux calendrier grégorien, toujours en usage aujourd’hui.

Bon, heureusement, pour éviter les maux de tête, des convertisseurs de calendrier existent, ce qui nous évite d’avoir à apprendre par cœur tout le calendrier républicain (sauf si le cœur vous en dit…). Personnellement, j’utilise celui-ci

Mais pourquoi ces précisions quant à ce calendrier républicain ? Et bien parce que si l’on n’y prend pas garde, on peut passer à côté de situations assez cocasses. Ainsi, pour en revenir à Modeste et François mes ancêtres, je leur ai très vite trouvé deux enfants. La première, Marie Françoise (mon ancêtre directe) est née le 21 thermidor an XI. Son frère, Pierre, est né le 5ème jour complémentaire An XI (déclaré le 6). S’il est facile de discerner que les deux naissances sont rapprochées (car la même année), j’ai mis une fraction de seconde de plus pour m’apercevoir que le 6ème jour complémentaire suit d’environ un mois et demi le 21 thermidor (soit en bon français grégorien respectivement le 22 septembre et le 8 août 1806). Morale de l’histoire : il faut toujours faire les conversions de calendriers. Toujours.


Vu la période, le lieu, les remous de l’histoire, j’ai bien sûr pensé à une erreur de déclaration, mais il semble bien que non (celle de Pierre en tout cas est confirmée dans son acte de mariage ; celle de Marie Françoise n’apparaît pas et l’âge qui lui est donné est plus ou moins fluctuant selon les actes). Quoi qu’il en soit aucune mention particulière ne signale un événement qui expliquerait ce délai peu ordinaire, ou bien une erreur de date, entre les deux naissances.

Donc, soit on a là la grossesse la plus courte de l’histoire. Soit c’est l’accouchement le plus long de l’histoire. Franchement, si c’est la deuxième hypothèse, je plains ma pauvre Modeste. Inévitablement, je me pose des questions : à cette époque, dans les campagnes, on accouchait à la maison. Mais qu’a pensé Modeste, mère de trois enfants, âgée de 36 ans, quand elle s’est rendu compte après la naissance du troisième qu’elle était encore enceinte ???? Parce que j’imagine que l’accouchement n’a pas duré un mois et demi (on n’a certainement pas entendu du « Poussez madame ! Poussez ! » pendant ce délai : même les sages-femmes les plus endurantes y aurait perdu leur latin). Alors, quoi ? Elle est repartie tranquille au champ moissonner un coup et puis au bout d’un moment elle s’est dit « Tiens, et si j’y retournais ? » !

Les commentaires ayant suivi la parution de l’article de Sylvie ont exploré quelques hypothèses médicales pour expliquer ce phénomène de naissances si rapprochées. Mais loin de la science, je ne peux m’empêcher de penser à mon ancêtre, à ce qu’elle a pu ressentir et/ou imaginer concernant cet double accouchement peu ordinaire.




[1] Pour les fans de chiffres, l’année tropique (ou année solaire, c'est-à-dire le temps que met la Terre à faire le tour du Soleil) comporte environ 365,242 189 8 jours ; bien loin de celle des calendriers juliens (365,25 jours) et grégoriens (365,2425 jours) !
Une année sextile désigne l'année qui avait un 6e jour complémentaire et ce jour lui-même. Tous les quatre ans, l'année républicaine comptait donc un sixième jour complémentaire, en plus des cinq jours complémentaires ordinaires. Le terme sextile a pour origine un terme d'astrologie : l’aspect sextil est l'aspect de deux planètes qui sont éloignées entre elles de soixante degrés, ou de deux signes entiers, qui font la sixième partie du zodiaque. Dans notre calendrier, cette année qui comporte un jour supplémentaire est nommée bissextile.
[2] Pour les plus curieux : la journée allait de minuit à minuit, comportait 10h, découpées en 10 parties, elles-mêmes décomposables en 10 parties et ainsi de suite.


samedi 31 mars 2018

#Centenaire1418 pas à pas : mars 1918

Suite du parcours de Jean François Borrat-Michaud : tous les tweets du mois de mars 1918 sont réunis ici.

Ne disposant, comme unique source directe, que de sa fiche matricule militaire, j'ai dû trouver d'autres sources pour raconter sa vie. Ne pouvant citer ces sources sur Twitter, elles sont ici précisées. Les photos sont là pour illustrer le propos; elles ne concernent pas forcément directement Jean François.

Les éléments détaillant son activité au front sont tirés des Journaux des Marches et Opérations qui détaillent le quotidien des troupes, trouvés sur le site Mémoire des hommes.

Toutes les personnes nommées dans les tweets ont réellement existé.
___ 

1er mars
Je suis évacué vers l’intérieur.

2 mars
Je suis dans les vapes la plupart du temps. Seules les quintes de toux me réveillent et me soulèvent de mon lit comme la terre autour d’un cratère lors d’une explosion d’obus.

3 mars
Entre deux phases de sommeil, j’aperçois les fameuses infirmières !

Infirmières © lefigaro.fr

4 mars
J’apprends que les mauvaises conditions de vie des soldats sont la cause de nombreuses bronchites.

5 mars
Un nouveau blessé du bataillon est arrivé : il m’a dit que je vais louper la revue du Roi d’Italie ! Il va remettre la médaille de la Valeur Militaire Italienne au commandant de Fabry-Fabrègues.

6 mars
Les hôpitaux de l’arrière sont installés à la hâte dans différents locaux : écoles, couvents, châteaux, hôtels, ou simple demeure quand il n’y a plus que ça…  Mais dans les brumes de la fièvre je n’arrive pas vraiment à identifier l’usage premier de « mon » hôpital !

7 mars
Je vois passer d’un pas pressé médecins, chirurgiens, aumôniers. Et au milieu les infirmières, bien sûr.

8 mars
Tous les jours arrivent de nouveaux blessés : fractures à réduire, contagions à circoncire, blessures à panser. C’est une autre sorte de champ de bataille ici.

9 mars
Certains crient, d’autres sont silencieux, habités par les visions de luttes, fatigues, sang et boue.

10 mars
Ici il y a les vivants et puis les morts : nos camarades déchiquetés sur les champs de bataille rôdent entre nos lits. Est-ce la mémoire ou la fièvre ?

11 mars
On devine les batailles à l’afflux de blessés qui arrivent d’un coup. Quand il y en a trop, le manque se fait sentir : pansements, médicaments, médecins même se raréfient.

12 mars
Tous les jours des lits se libèrent, mais ce n’est pas toujours une bonne nouvelle : certains repartent au front, d’autres nous quittent les pieds devant…

13 mars
La population locale nous aide, en portant à l’hôpital de fortune où nous sommes des draps, des couvertures, des marmites, des sceaux, du pain, des légumes, etc… [1]

14 mars
Lors des grandes batailles les médecins sont débordés : un seul doit voir plusieurs centaines de blessés. Il n’a pas le temps de finir son examen qu’on l’entraîne vers un autre lit. La mortalité est effrayante. [1]

15 mars
Parfois personne n’a le temps de changer les pansements : souillés de terre ou de sang, ils dégagent une odeur nauséabonde. [1]

16 mars
Il paraît que la Bataillon a reçu une citation pour avoir protégé les villages et la population et qu’on est « acquitté de notre mission avec un zèle et une habileté au-dessus de tout éloge ».

17 mars
Les services religieux font le plein, même auprès de ceux qui, avant guerre, avaient tendance à un certain laisser-aller religieux : prières, invocations, vœux pieux, tout est bon pour s’attirer la protection divine. [1]

Les blessés sortent de la chapelle de l’hôpital, 1915 © Léon Jouhaud

18 mars
De pieuses dames visiteuses viennent voir les blessés, distribuant médailles, gâteaux ou tabac. D’autres s’investissent davantage et deviennent infirmières… [1]

19 mars
Certaines mauvaises langues affirment que c’est le costume qui a attiré les femmes vers cette activité d’infirmière, mais leur bonne volonté et leur charité étaient souvent leur première motivation. Je rends hommage à leur dévouement. [1]

20 mars
Le sous lieutenant Castet, évacué pour maladie, me donne des nouvelles du bataillon qui se prépare à remonter en ligne.

21 mars
Maman écrit : la vie est de plus en plus chère. Les prix ont augmenté d’une manière folle.

Vie chère, 1918 © Gallica

22 mars
Certains médecins sont parfois navrés de leur impuissance devant des blessures horribles. [1]

23 mars
Bravement, ces infirmières improvisées triomphèrent de leur répugnance du début et apprirent à ne pas se froisser du langage parfois cru des Poilus blessés ! [1]

Aux bons soins de dames charitables, 1915 © Léon Jouhaud

24 mars
L’anarchie dans les hôpitaux des débuts de la guerre s’est peu à peu calmée : l’organisation, les soins, les médecins et infirmières se sont nettement professionnalisés. [1]

25 mars
On alterne des jours où il ne se passe presque rien et d’autres où des trains déversent soudain 500 blessés !

26 mars
Au début, je pensais que les toubibs étaient des planqués à l’arrière. Aujourd’hui je constate la tâche essentielle et harassante qu’ils effectuent chaque jour.

27 mars
Je tousse de moins en moins : si je ne suis pas encore guéri, c’est quand même une bonne nouvelle…

28 mars
Les valides peuvent aller clopin-clopant faire leur toilette le matin, leurs serviettes sur le bras, le savon en main. Pour les autres, les infirmières faisaient leurs soins avec une cuvette d’eau, allant de lit en lit. [2]

29 mars
Parfois, oubliant ce qui nous avait amené là, nous jouions comme des enfants, nous aspergeant d’eau lors de la toilette, riant et chantant. Le retour de la salle commune nous ramenait bien vite à la réalité, hélas.

30 mars
Les anciens initient les bleus aux habitudes de la salle commune : ne pas fumer, ne pas jouer de l’argent à des jeux de hasard ou aux cartes, ne pas jeter des papiers par terre, etc… [2]

Hôpital © voyageurs-du-temps.fr

31 mars
Après le déjeuner un serviteur a fait tomber une pile d’assiettes dont l’une s’est brisée avec fracas. Beaucoup ont tressailli et tremblé croyant entendre d’autres bruits, ceux du temps du front… [2]


[1] Inspiré de "Souvenirs de guerre" de Léon Jouhaud.
[2] Inspiré de "Souvenirs d’une infirmière" de Julie Crémieux


samedi 24 mars 2018

Dis-moi dix mots 2018

C'est la Semaine de la Langue Française et de la Francophonie ! Dans ce cadre, l'édition 2018 de "Dis-moi dix mots" a pour thématique l'oralité et invite chacun à s'interroger sur les multiples usages de la parole : "Dis-moi dix mots sur tous les tons".  Ces dix mots sont choisis par les différents partenaires francophones : la France, la Belgique, le Québec, la Suisse et l'Organisation internationale de la Francophonie (qui représente 80 États et gouvernements).
Parler, c'est mobiliser la voix, le ton, l’accent : autant de ressources qui créent un espace de liberté où l’improvisation a toute sa place
Parler, c’est partager. La parole va de pair avec l’écoute.
Parler, c’est transmettre, par la voie de la littérature orale : mythes, légendes, contes… On a tous une histoire à raconter !
Parler, c’est parfois même parler pour ne rien dire, de tout et de rien, de choses et d’autres…
Parler, c’est surtout un plaisir : le plaisir de la réplique que l’on savoure au moment de la prononcer, du bon mot que l’on a sur le bout de la langue.

Bien sûr, j'ai adapté ce défi francophone à la généalogie !



Oralité et généalogie ? Impossible me répondez-vous. La généalogie ce n’est que de l’écrit : des actes, des vieux papiers, des plans… 

Mais non bien sûr ! Car le généalogiste qui étudie tous ces documents est dépositaire de la tradition mais ne la garde pas pour lui. Il la transmet et devient ainsi griot [1] – ou griotte (rien à voir avec la cerise… quoique la cuisine ancestrale se raconte tout aussi bien : suivez mon regard…).
Tantôt ce n’est que pauvre jactance [2] : des bavardages inutiles qui usent la patience du généalogiste chercheur de vérité. 

D'autres fois c'est un bruit infernal où les sources se mêlent en abondance. Le généalogiste devient alors volubile [3]. Il paraît même que certains crient leur bonheur dans la solitude de leur bureau ou exécutent une folle danse de la joie. Et pour ne pas continuer à se parler à eux-mêmes, isolés dans leur coin, ils peuvent même leur arriver d’ouvrir un blog pour raconter leurs trouvailles et les partager. Ils deviennent alors passeurs d’histoires. 

De temps à autre c’est l’ancêtre lui-même qui nous interpelle, lors de curieux rendez-vous intertemporels : « Ohé ! » [4] et, sans transition, le (ou la) voilà qui se met à raconter sa vie avec plus ou moins de bagou [5]. Il faut alors être attentif, car son accent [6] peut vous faire perdre le fil de son babillage si vous n’êtes pas familier de sa langue. Mais pour lui/elle, peu importe : il/elle continue à placoter [7], avec un plaisir particulier pour les anecdotes insolites ou les épisodes de la grande histoire, c’est selon… Leurs souvenirs sont truculents [8], joyeux, sombres parfois. Mais ce sont leurs histoires. Leurs vies.

Tantôt, enfin, il faut tendre l’oreille pour saisir ce que nous susurrent [9] nos ancêtres : l’encre a pâlie, une tâche obscurcit la page du registre tant convoitée ou bien les actes sont très mélangés. Il est alors fort difficile d’entendre leurs voix [10]. Celles-ci ne sont plus que de minces filets, des murmures. Murmures d’ancêtres, évidemment ! ;-)

Mais bruyants ou plus discrets, nos ancêtres ont bien des choses à nous dire. Alors écoutons-les. Et transmettons à notre tour leur parole.


Source des définitions, Le Petit Robert 2017 :

[1] Griot, Griotte
[gʀijo, gʀijɔt] nom
étym. vers 1680 ; guiriot 1637 ◊ peut-être portugais criado, de criar « nourrir, éduquer »
  En Afrique, Membre de la caste de poètes musiciens, dépositaires de la tradition orale. « Les griots du Roi m'ont chanté la légende véridique de ma race aux sons des hautes kôras » (Senghor).
 homonyme : Griotte.

[2] Jactance
[ʒaktɑ̃s] nom féminin
étym. 1876 « parole » ◊ de jacter
  FAM.,VIEILLI Bavardage.

[3] Volubile
[vɔlybil] adjectif
étym. 1812 ; « changeant » début xvie ◊ latin volubilis
1  Bot. Se dit d'une tige grêle qui ne peut s'élever qu'en s'enroulant autour d'un support.
▫ Plante volubile, à tige volubile. Le sens d'enroulement des plantes volubiles peut être dextre (liseron) ou sénestre (houblon).
2  (1897 ; voluble 1824) Courant. Qui parle avec abondance, rapidité.  bavard*, loquace. Être volubile (cf. Avoir la langue* bien pendue). « Éloquente, grandiloquente, volubile, […] agitant autour d'elle des paroles nombreuses » (Colette). « Elle se lança dans une volubile explication » (Martin du Gard).
▫ Adverbe volubilement. « une voix de femme qui parlait volubilement » (Le Clézio).
 contraire : Silencieux

[4] Ohé
[ɔe] interjection
étym. 1834 ; 1215 ◊ latin ohe
  Interjection servant à appeler. Ohé ! là-bas ! Venez ici. Ohé, les gars !

[5] Bagou
[bagu] nom masculin
étym. fin xviiie ; bagos xvie ◊ de bagouler « parler inconsidérément » (1447) ; de 2. goule
  Loquacité tendant à convaincre, à faire illusion ou à duper.  faconde, loquacité,
fam. tchatche, volubilité. Avoir du bagou, un bon bagou ( baratineur).
▫ On écrit aussi bagout. « Elle ne le cédait à aucune marchande du carreau pour le bagout » (Nerval).

[6] Accent
[aksɑ̃] nom masculin
étym. 1265 ◊ latin accentus
 I.
3  (1549) Signe graphique qui note un accent (langues anciennes ; espagnol, langues slaves, etc.).
▫ Signe qui, placé sur une voyelle, la définit (en français). E accent aigu [aksɑ̃tegy] (é : fermé) ; grave (è : ouvert), circonflexe (ê : ouvert ; plus long à l'origine).
▫ Signe diacritique analogue (à ; où).
▫ Caractère typographique correspondant à un accent graphique.
 II.
1  (1559) Ensemble des inflexions de la voix (timbre, intensité) permettant d'exprimer un sentiment, une émotion.  inflexion, intonation. « L'accent est l'âme du discours » (Rousseau).
III.
 (1680) Ensemble des caractères phonétiques distinctifs d'une communauté linguistique considérés comme un écart par rapport à la norme (dans une langue donnée). L'accent lorrain, du Midi, normand. Avoir l'accent italien, anglais (en français) ; l'accent français (en espagnol). « C'est ce qu'elle me dit en français, avec son accent de rocaille et de chant, cet accent italien des films qu'on aimait » (V. Olmi).
▫ Absolument Prononciation qui diffère de la norme et qui est rattachée à un fait géographique. Avoir un léger accent. Perdre son accent. Spécialement L'accent du sud de la France (pour les locuteurs du Nord). Parler avec l'accent ([avelasɑ̃]).

[7] Placoter
[plakɔte] verbe intransitif  
étym. 1900 ◊ de placoter « patauger » et « s'amuser à des riens », métathèse de clapoter
  (Canada) Fam. Bavarder.  2. causer, converser, papoter ; régional jaser. Elle « placote avec bonheur, elle parle de tout ce qui se passe » (M. Laberge).
  Cancaner.  régional mémérer. « On a tellement placoté sur son compte dans la famille » (Y. Beauchemin).
▫ Nom masculin (1909) placotage.

[8] Truculent, ente
[tʀykylɑ̃, ɑ̃t] adjectif
étym. fin xve, repris xviiie ◊ latin truculentus « farouche, cruel »
1  Vieux. Qui a ou qui veut se donner une apparence farouche, terrible. « Des gaillards à mine truculente […] frappaient sur les tables des coups de poing à tuer des bœufs » (Gautier).
2  (1872) Mod. Haut en couleur, qui étonne et réjouit par ses excès. Un personnage truculent.  pittoresque.
▫ (Choses) La prose truculente de Rabelais.  savoureux.

[9] Susurrer
[sysyʀe] verbe
étym. 1539 ◊ bas latin susurrare, onomatopée
1  Verbe intransitif Murmurer doucement.  chuchoter. « Sa voix fade susurrait, comme un ruisseau qui coule » (Flaubert).
2  Verbe transitif « Elle susurre quelques mots que je n'entends pas » (C. Orban).

[10] Voix
[vwɑ] nom féminin
étym. fin xe ◊ du latin vox, vocis  vociférer
I. Phénomène acoustique
Son humain
1  Ensemble des sons produits par les vibrations des cordes vocales. Émission de la voix.  articulation, phonation, voisement ; vocal. Altération, modification de la voix (enrouement, extinction de voix, mue). Perte de la voix : aphonie, mutité, mutisme. Être sans voix : être aphone ; fig. rester interdit sous l'effet de l'émotion.  muet.
  la voix, organe de la parole. De vive voix : en parlant ; oralement. Je le remercierai de vive voix. Parler à voix basse, à mi-voix, à voix haute ; à haute et intelligible voix. Élever* la voix. Couvrir la voix de qqn, en parlant plus fort que lui. Baisser la voix. Reconnaître la voix de qqn, reconnaître qqn à sa voix. « L'inflexion des voix chères qui se sont tues » (Verlaine). Tousser pour s'éclaircir la voix. Par extension « Les énormes voix des haut-parleurs » (Camus).
▫ Cin. Voix dans le champ*, hors champ* ; voix in, off*.
▫ La voix, exprimant les sentiments, les émotions. D'une voix gaie, gouailleuse, autoritaire.  2. ton.
▫ Voix de synthèse, voix artificielle, reconstituée par des moyens informatiques.
IIII. Abstrait
1  Ce que nous ressentons en nous-mêmes, nous parlant, nous avertissant, nous inspirant.  appel, avertissement, inspiration. La voix de la conscience, de la nature. La voix du sang*. La voix de la raison.  avis, conseil. Les voix intérieures.


Retrouvez les billets rédigés dans la cadre de l'opération Dis-moi dix mots sur ce blog en 2017 et 2015.