« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leu accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

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dimanche 4 décembre 2016

Noël aimait les (jeunes) femmes

Tout commence normalement : Noël Barré habite La Coulonche (61). Il est issu de l'une des nombreuses familles Barré du lieu : selon Odile Halbert (via Lucien Regnauld), on trouve 25 couples Barré primitifs à La Coulonche (15 garçons et 13 filles) dont 11 couples mariés avant 1615, date du premier registre paroissial connu.
Noël naît en 1618... le 25 décembre, vous vous en doutez. Il est dit cuilronnier : c'est celui qui fabrique des couverts de table (on dit aussi cuironnier, cuilleronnier ou cuilleriste*).

A 25 ans il épouse Noëlle Laisné - et c'est un(e) des rares Noël(le) de ma généalogie qui n'est pas né(e) un 25 décembre. Elle a 18 ans. Ensemble ils auront 9 enfants, nés entre 1648 et 1669. Leur mariage va durer 32 ans. Noëlle meurt à 50 ans en octobre 1676. C'est jeune pour notre époque, mais plutôt commun pour le XVIIème siècle. Sans doute tous les enfants n'ont-ils pas tous quitté le foyer : la dernière-née se marie en 1696 par exemple; mais vu la difficulté de consultation des archives en ligne de l'Orne, seuls 4 mariages de la fratrie ont été identifiés et je ne sais pas si les autres sont parvenus à l'âge adulte.
En résumé > Noël, à 25 ans, épouse Noëlle, âgée de 7 ans de moins que lui. Ils ont 9 enfants. Elle meurt à 50 ans.

L'année suivante, Noël prend une nouvelle épouse, Margueritte Couppe. Est-ce pour s'occuper des enfants (la dernière-née n'a que 7 ans) ? Toujours est-il que, moins d'un an après le décès de sa première épouse, en juillet, il se marie donc en secondes noces avec Margueritte, âgée de 45 ans environ. Hélas le mariage sera court : Margueritte meurt 5 ans plus tard en mai 1682.
En résumé > Noël, à 58 ans, épouse Margueritte, âgée de 14 ans de moins que lui. Pas de postérité connue. Elle meurt à 50 ans.

Cette fois, Noël n'a pas beaucoup de patience : il se remarie à nouveau seulement quatre mois après le décès de sa deuxième épouse. La nouvelle mariée se nomme Françoise Mezenge et elle est âgée de 40 ans. Le mariage est beaucoup plus long cette  fois : 21 ans. On ne leur connaît pas de postérité non plus, mais en même temps Noël commence à être âgé pour enfanter. Mais pour la troisième fois, Noël va conduire son épouse au cimetière, en octobre 1703.
En résumé > Noël, à 63 ans, épouse Françoise, âgée de 24 ans de moins que lui. Pas de postérité connue. Elle meurt à 40 ans.

Veuf pour la troisième fois, Noël doit s'ennuyer... Il décide de se marier à nouveau avec Julienne Delaunay, 45 ans. Trois mois seulement se sont écoulés. Le veuvage est de plus en plus court. En même temps, Noël n'a plus vraiment le temps d'attendre : il a 85 ans ! Ce qui, pour le coup (et le siècle) commence à être remarquable, au sens premier du terme. Le mariage dure 8 ans et à nouveau Noël doit prendre le chemin du cimetière : il enterre sa quatrième épouse en juin 1712.
En résumé > Noël, à 85 ans, épouse Julienne, âgée d'environ 41 ans de moins que lui. Pas de postérité connue. Elle meurt à 53 ans (selon son acte de mariage) ou 60 ans (selon son acte de décès).

Donc plus ça va, plus le veuvage est court, plus Noël épouse des femmes de plus en plus jeunes. On double la différence d'âge à chaque mariage !

Et Noël me direz vous ? A 93 ans il décide de ne pas se remarier une cinquième fois. Ou peut-être qu'il n'a pas trouvé de candidate...
C'est finalement en mai 1713, à 94 ans donc, que Noël se décide à quitter ce monde. Par cette vie peu ordinaire, il fait partie des records de ma généalogie; et à plusieurs titres :
  • le nombre de mariages,
  • les écarts d'âge entre les époux,
  • l'âge de l'époux lors de ses mariages,
  • l'âge de l'époux au décès.
Une pensée pour toutes ces épouses qui se sont mariées avec un homme dont l'écart d'âge est si important. Hélas, les quelques lignes d'actes paroissiaux qui permettent de retracer les liens qu'elles ont noués avec Noël ne permettent pas de savoir pourquoi elles se sont mariées avec cet homme. Est-ce un choix de leur part ? Noël était-il particulièrement séduisant ? Ou au contraire leur a-t-on imposé ces noces ? Et du côté de Noël, pourquoi tous ces mariages, notamment les derniers ? Était-il amoureux ou y avait-il d'autres raisons (économiques, sociales, domestiques...) ? On atteint là les limites de la généalogie : nous ne le saurons sans doute jamais...




* Source : vieux métiers

jeudi 1 décembre 2016

#Centenaire1418 pas à pas : novembre 1916

Suite du parcours de Jean François Borrat-Michaud : tous les tweets du mois de novembre 1916 sont réunis ici.

Ne disposant, comme unique source directe, que de sa fiche matricule militaire, j'ai dû trouver d'autres sources pour raconter sa vie. Ne pouvant citer ces sources sur Twitter, elles sont ici précisées. Les photos sont là pour illustrer le propos; elles ne concernent pas forcément directement Jean François.

Les éléments détaillant son activité au front sont tirés des Journaux des Marches et Opérations qui détaillent le quotidien des troupes, trouvés sur le site Mémoire des hommes.

Toutes les personnes nommées dans les tweets ont réellement existé.
___ 

1er novembre
De retour dans les Vosges, si près de l’endroit où j’ai combattu si longtemps et où j’ai été blessé…
Tant de souvenirs me reviennent.

2 novembre
Le sous lieutenant Ajoux prend le commandement du canon de 57.

3 novembre
D’après la nouvelle organisation des bataillons de Chasseurs, le 51e reçoit une nouvelle Compagnie et un peloton de mitrailleuse.

4 novembre
Le bataillon doit recevoir un deuxième canon de 57.

5 novembre
Aujourd’hui au menu c’est rat des champs. Heureusement que Marius est devenu très habile à la chasse !
Chasse aux rats, 1916 © Gallica

6 novembre
Une chanson circule dans les tranchées :

Les sacrifiés
Lorsqu'au bout de huit jours,
Le repos terminé,
Nous allons reprendre les tranchées,
Notre tâche est inutile,
Car sans nous on prend la pile,
Mais nous en avons assez,
Personne ne veut plus marcher,
Car le cœur gros, avec des sanglots,
On dit adieu aux civlots ;
Et sans tambour, sans trompette,
Nous partons tous, en baissant la tête.

Refrain
Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes,
C'est pas fini, c'est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C'est à Verdun, sur le plateau
Qu'on va laisser sa peau.
Car nous sommes tous des condamnés,
Nous sommes les sacrifiés.

Nous voilà partis, et tous sac au dos,
On dit adieu au repos.
Car pour nous la vie est dure,
C'est terrible, je vous l'assure.
A Verdun, là-haut,
On va se faire descendre,
Sans pouvoir même se défendre,
Car si nous avons de très bons canons,
Les Boches répondent à leur son.
Forcés de se cacher
Au fond de la tranchée
Attendant l'obus qui viendra nous tuer.

Huit jours de tranchée,
Huit jours de souffrances,
Cependant on a l'espérance,
Car ce soir c'est la relève,
Que nous attendons sans trêve…
Tout-à-coup dans l'ombre et le silence,
On voit quelqu'un qui s'avance,
C'est un officier de Chasseur à pied,
Qui vient pour vous remplacer.
Doucement, dans l'ombre,
Sous la pluie qui tombe,
Les petits chasseurs vont chercher leur tombe.

C'est malheureux de voir
Sur les grand boul'vards
Tous ces gens qui font la foire
Car si pour eux la vie est rose,
Pour nous ce n'est pas la même chose.
Au lieu de se cacher,
Tous ces embusqués
Feraient mieux de monter aux tranchées
Pour défendre leur bien,
Puisque nous n'avons rien,
Nous autres les purotins,
Pour défendre les biens de tous ces gros-là.

Refrain
Ceux-là qui ont le pognon,
Ceux-là reviendront,
Car c'est pour eux qu'on se crève.
Mais c'est fini, tous les troupiers
Vont bientôt se mettre en grève.
C'est à votre tour, Messieurs les gros,
De monter sur le plateau.
Puisque vous voulez la guerre.
Venez la faire de votre peau !

Paroles : Pierre Chapelle (*)
Partition

7 novembre
Le nouveau tableau d’effectif est porté à notre connaissance : Etat-Major, Compagnie de mitrailleuses, Compagnies de Chasseurs.
Bataillon actif : 111 sous officiers ; 1 046 hommes de troupe ; 241 chevaux et mulets.
Compagnie de dépôt : 12 sous officiers ; 58 hommes de troupe.

8 novembre
Enfin quelques jours de tranquillité.

9 novembre
Aucune note pour ce jour.

10 novembre
Aucune note pour ce jour.

11 novembre
Plus de deux ans que je suis aux armées.
Combien de temps encore ça va durer ?
Combien sont tombés, le visage dans le sang et la boue, endormis à jamais ?
Combien de temps encore leur souvenir va-t-il perdurer ?

12 novembre
Aucune note pour ce jour.

13 novembre
Aucune note pour ce jour.

14 novembre
A 10 mètres de moi, deux gars s’empoignent pour une paire de godillots. Ils en viennent aux mains.
J’essaie de les séparer avant qu’un gradé arrive et les mettent aux arrêts. (**)

15 novembre
Aucune note pour ce jour.

16 novembre
Aucune note pour ce jour.

17 novembre
Aucune note pour ce jour.

18 novembre
Aucune note pour ce jour.

19 novembre 
Le capitaine Berlon est désigné pour suivre le cours d’Etat-Major à Senlis. C'est la valse des sous-off.

20 novembre
Aucune note pour ce jour.

21 novembre
Aucune note pour ce jour.

22 novembre
Reçu de la 10e Compagnie un renfort de 12 chasseurs.

23 novembre
Le sous lieutenant Morel venu du 16e Dragons est affecté au bataillon, 9e Compagnie.

24 novembre
Le sous lieutenant Bozon rentré de convalescence est affecté à la 8è Compagnie .
On reçoit aussi un renfort de 2 sergents, 18 caporaux et 53 chasseurs.

25 novembre
On bouge ! La Division se dirige vers le secteur de St Dié où nous devons relever la 76e Division.
Départ par voie de terre. Etape sur Taintrux. Reconnaissance des avant-postes le chef de Bataillon.

26 novembre
Etape à Taintrux, à Laveline devant St Dié, de 17h à 22h.

27 novembre
Après-midi. Relève du 6e Bataillon du 227e RI.
Dispositif du Bataillon : les différentes Compagnies partent en relève. Mais la nôtre, la 8e, reste en réserve.

28 novembre
6 bombes allemandes lancées entre 11 et 12h sur le Front III.
60 obus français de 90 entre 12et 13h sur le blockhaus de la côte 607.

29 novembre
Le capitaine Janin est désigné pour inspecter le matériel contre le gaz.
Soldats équipés de masques à gaz © passionmilitaria.com

En vue d’une modification de la répartition des troupes dans le secteur, le chef de Bataillon reçoit l’ordre de faire effectuer demain une reconnaissance dans le sous-secteur de Combrimont : il désigne la 9e.
Des roulements de voitures sont entendus sur la route de Provenchères vers 18h et entre 20 et 21h.
20 obus boches sont tombés vers 20h aux environs de la ferme Simon.
Les écoutes du génie signalent : travail actif dans la demi-lune de droite ; rien dans celle de gauche.
Soldat du génie à l'écoute © histoire-passy-montblanc.fr

30 novembre
La 9e part en reconnaissance.
Écoute du génie : comme la veille.
Nombreuses rafales de mitraillettes provenant des blockhaus de 607 et d’autres positions. Bruits de ravitaillement sur la route de Frapelle.



(*) Chanson qui a circulé après l'offensive de Nivelle en avril 1917. Elle témoigne de la lassitude envers la guerre des Poilus après 3 ans de combats et des grandes offensives très meurtrières à répétition. Lassitude qui a engendré les grandes mutineries de l'année 17.
(**) Inspiré d’A. Perry « au temps des armes »

samedi 19 novembre 2016

#RDVAncestral : jour de noces

Aujourd'hui c'est jour de noces à Angers. Je me suis glissée parmi les invités. Je les observe, du coin de l’œil. Il n'y a pas beaucoup de monde : une vingtaine de personnes. Les parents du marié ne sont pas là : ils habitent Ivry sur Seine; c'est trop loin pour faire le voyage, mais ils ont envoyé leur consentement, dressé devant le maire. Le père de la mariée est décédé une dizaine d'années plus tôt, mais sa mère est présente, ainsi que son demi-frère, Honoré, né d'un premier lit du père, de 20 ans son aîné.
Il y a des jeunes et des moins jeunes, des enfants, des époux de longue date. Neveu, frère, oncles et tantes, amis et voisins...

A la sortie de l'église, la mariée apparaît, toute blanche sur le fond noir de l'église où scintillent encore les cierges. Elle est appuyée, ravie, au bras de son tout récent époux. Lui, serré dans son costume noir, fier et grave en même temps. Quelques nociers ont tiré plusieurs coups de fusil de chasse pour faire honneur aux jeunes époux (*). Je me glisse dans la file qui vient féliciter les jeunes mariés. Je les vois un peu étonnés de me rencontrer ici, mais nous n'avons pas l'occasion de discuter alors : il y a encore du monde derrière moi. Plus tard sans doute. Et puis, le photographe nous attend !

Tous posent pour la photo. Pour le souvenir.

Noces Augustin Astié et Louise Lejard, 1912 © coll. personnelle
Figurent sur la photo : Robert Raveneau (enfant à gauche, neveu de l'époux), Daniel et Élisabeth Frète (oncle et tante de l'époux, à droite de l'époux), les époux (Augustin Daniel Astié et Louise Joséphine Lejard, au centre), Élie Astié (frère de l'époux, derrière l'épouse), Honoré Lejard (demi-frère de l'épouse, à sa gauche), Louise châtelain épouse Lejard (mère de l'épouse, à la gauche du précédent), Célestine et Victor Jamois (sœur et beau-frère de l'épouse, derrière les précédents). Les parents d’Augustin ne sont pas présents : ils habitent Ivry, dans le département de la Seine. Les autres n'ont pas été identifiés.

Puis le cortège, bien ordonné, se forme pour arriver jusqu'à la salle où le repas a été dressé sur des tables à tréteaux. Chacun a pris place selon un protocole rigoureux (parents, cousins, oncles, tantes, amis, etc...). Je suis la seule exception à la règle : je me retrouve à table entre les mariés et Élie, le frère du marié. Je peux ainsi tout à loisir discuter avec eux. Les plats se succèdent : la soupe grasse, le bouilli aux cornichons, la rouelle de veau, le rôti de bœuf... Point de légumes, bien sûr, ce serait faire impolitesse aux invités. Plats de crème et gâteaux circulent pour clore ce festin de rois. Les chansons ont alors commencé. Quand un chanteur a bien chanté, ses voisines doivent l'embrasser ! C'est sans doute pour ça que personne ne laisserait passer son tour de chant; sauf les mariés bien sûr ! - cela porterait malheur. On trinque ensuite avec du vin sucré, symbole de douceur, sous les applaudissements de l'assemblée. Café et "goutte" vont clore les agapes (*).

Il n'y a là rien que de petites gens : Augustin Daniel, l'époux, est ouvrier journalier (comme son père, sa mère est ménagère); Louise, l'épouse, est couturière (fille de cultivateurs, orpheline de père donc); les témoins sont journaliers, boucher, tapissier. Ils ont cependant quelques instructions car ils ont signé l'acte de mariage (sauf la mère de l'épouse). Quoi qu'il en soit l'ambiance est joyeuse et l'avenir pleine de promesses.

Élie et Augustin me parlent de leur père, Augustin Pierre Jean, le dernier de nos ancêtres à être né à Conques. De la fratrie qui comptait 10 enfants, mais dont trois sont morts en bas âges. De leurs nombreux déménagements lors de leur enfance, leur père étant gendarme et souvent muté (en Anjou, en Corse). Je ne résiste pas à leur raconter une histoire qui circulera dans la famille, trois générations plus tard : "on a un ancêtre Corse !" disait-on. Mais en faisant des recherches, je me suis aperçue qu'il ne s'agissait que de leur père, simplement muté en Corse. Cette anecdote les fait bien rire. Je leur dit aussi qu'après un épisode en Aveyron, un retour en Anjou, j'admire le courage de leur père, parti à pied en région parisienne pour trouver du travail.

Le travail, c'est une question essentielle. Élie a fait son apprentissage en tapisserie et espère en faire son métier. Augustin, quant à lui, a commencé à être commis boucher chez Daniel Frète, son oncle maternel, avant d'être embauché comme ouvrier journalier à l'usine Bessoneau. Les Angevins connaissent tous cette usine, qui a peut-être employé un membre de chacune de leur famille. Manufacture de filature, corderie et tissage, dont les activités vont s'étendre grâce au développement de l'aéronautique avec la création de tentes de grandes tailles pour protéger les aéroplanes. En 1920, l'entreprise atteindra le chiffre de 10 000 ouvriers. Le travail est difficile, mais Augustin ne se plaint pas.

En regardant autour de moi, je constate que nous sommes à une époque de changement, une frontière entre deux mondes. 1912. Il n'y a plus que la mère de l'épouse pour porter la coiffe traditionnelle angevine (alors qu'en 1900, au mariage d'Honoré, toutes les femmes la portaient encore). Le violoneux, le cousin en habit militaire ont disparu. Mais on n'hésite pas à poser négligemment une cigarette à la main. La mariée est en blanc, avec un long voile de tulle, et non plus en noir comme autrefois. Aucune des femmes n'est "en cheveux", mais peu d'entre elles portent un chapeau. Fini les hauts de forme pour les hommes, même si les gants blancs sont encore de mise. La plupart des hommes portent la moustache de rigueur.

Augustin et Élie me questionnent :
- Toi qui connaît l'avenir, que nous réserve-t-il ?
Je suis mal à l'aise pour réponde à cette question : comment dire à Élie que dans quatre ans il trouvera la mort sur un champ de bataille en Picardie, à Maurepas, Mort pour la France ? Que deux autres de leurs frères vont connaître le même sort (**) ?

J'essaye d'éluder et je dis à Augustin que malgré une grande guerre qui va bientôt être déclarée, il verra du pays et ira jusqu'aux Dardanelles. Je change rapidement de sujet et passe sur l'épisode du paludisme qu'il va contracter là-bas et qui va lui valoir une pension d'invalidité qui va monter jusqu'à 15%.

Louise me sauve en me questionnant son avenir familial : je lui réponds avec plaisir que l'année prochaine elle mettra au monde un fils, mon (futur) grand-père. Que c'est lui qui m'a donné le goût de la généalogie. J'évite de lui dire qu'à la suite d'un accident de travail (un coup reçu dans le bas ventre par une machine), Louise ne pourra pas avoir d'autre enfant.

C'est si difficile de raconter l'avenir : comment dire les malheurs que la vie nous réserve parfois ? Surtout un jour comme aujourd'hui, où la joie doit dominer. J'essaie d'orienter la conversation sur la noce :
- Heureusement que l'on n'a pas croisé un autre cortège de mariage : ça porte malheur !(*)
Tout le monde se met à rire : ces anciennes superstitions ont la vie dure.

Bras dessus, bras dessous, on part faire une bonne promenade digestive... Car dans quelques heures on remet ça avec le dîner du soir ! Il sera suivi du bal qui sera ouvert par les mariés. Mais ensuite ils chercheront à s’éclipser discrètement pour rejoindre leur chambre nuptiale. Les gars, en bras de chemise, pourront enlacer la taille de leur cavalière et enchaîner guimbardes, pas d'été, quadrilles et polkas... Plus tard, dans la nuit, ils iront envahir la chambre des mariés (*). Pour ma part, j'ai abandonné la noce depuis longtemps, ne pouvant tenir le rythme, mais heureuse d'avoir rencontré mes arrière-grands-parents, l'espace d'un moment. Un moment de fête. Avant que les vicissitudes de la vie ne les emportent...


(*) Coutume et légendes des pays d'Anjou, édité par l'Association amicale des anciens élèves du lycée d’État Chevrollier.
(**) Voir l'article du Généathème Hommage aux Poilus



dimanche 6 novembre 2016

Une belle bande de bras cassés

Suite aux récentes mises en ligne des registres de recrutement militaire sur le site des archives départementales des Deux-Sèvres, je me suis précipitée sur mon arbre avec gourmandise pour découvrir le passé militaire de mes ancêtres. Les archives ont bien fait les choses puisque les registres couvrent la (large) période de 1781 à 1920 (même si les dernières années ne voient que les tables alphabétiques, règles de publication obligent).

15 de mes ancêtres directs sont concernés par ces registres. Parmi eux 4 n'ont pas été trouvés : ils sont nés en 1781 (François Roy et Pierre Marolleau), 1792 (François Benetreau) et 1818 (Pierre Gabard). 11 fiches ont donc été découvertes, mais sur ces 11 hommes à peine 3,5 ont fait leur service !

Bon, je sais, 3,5 c'est un chiffre bizarre; expliquons tout de suite : Félix Célestin Gabard, né en 1860, est déclaré dispensé par le conseil de révision car il a déjà un frère aux armées. Cependant il semble bien avoir été affecté dans l'infanterie de l'armée active (pas de date ni de détail sur ses services ou mutations : la case est restée vide) puis dans la réserve (1886, stationné à Parthenay) et la territoriale (1891, 37ème RI) et fait ses périodes d'exercices réglementaires. Il est libéré définitivement du service militaire en 1906. Sa fiche ne dit pas pourquoi la décision du conseil de révision n'a pas été suivie, mais il semble bien avoir rejoint les armées, même si je n'ai pas plus de détails sur son parcours militaire.

Son fils Joseph Elie Gabard, né en 1899, est ajourné pour faiblesse, puis finalement déclaré bon pour le service et incorporé en avril 1921. Mais, coup de théâtre, dès le mois de mai suivant il est à nouveau réformé, définitivement cette fois pour cause de "rétrécissement mitral, frémissement cataire très net précédent la systole, léger roulement diastolique, pâleur, essoufflement, période d'arythmie". Rayé des contrôles, il rentre dans ses foyers le 19 mai 1921.

Alexandre Guetté, né en 1793, a une petite particularité (c'est le cas de le dire) : la taille du conscrit est de 1,490 m et 1,478 m (sic !). Il doit y avoir une explication à cette double mesure (correction ?), mais j'en ignore la raison. De toute façon il est trop petit et la décision du conseil de révision est sans équivoque : réformé pour défaut de taille.

François Aubin Benetreau, né en 1823, est réformé pour "cicatrice scrophuleuse au bras gauche"; soit une fistule purulente d’aspect dégoûtant, un abcès - peut-être bien en lien avec une tuberculose articulaire, car le terme scrofuleux est utilisé dans la sémiologie de cette maladie (*). 

Jean Baptiste Bouju, né en 1810, est exempté. Motif : "humeur [=liquide de l'organisme] dans la cuisse gauche, testicule plus gros l'un que l'autre". Il y a parfois des détails sur nos ancêtres qu'on préférerait éviter de savoir...

François Jean Marc Roy, né en 1814, est exempté pour cause d'hernie double.

Son fils François Jean Baptiste Florent Roy, né en 1847, est affecté dans l'infanterie, 1er bataillon 4ème compagnie. Il a le grade de garde. Il est indiqué qu'il a participé aux campagnes de 1870 et 1871 contre l'Allemagne. Son degré d’instruction est de 0 (ne sait ni lire ni écrire) - mais il a de tout évidence appris à écrire un minimum plus tard car il signe l'acte de décès de sa mère en 1891. Il est libéré définitivement du service le 1er juillet 1893. Au milieu de ses années de services, il a fait un petit retour à la maison : marié en novembre 1872, son premier fils naît en août 1873.

De son fils Joseph Auguste Roy, né donc en 1873, je ne possédais au début que de sa photo : cela a été une de mes premières enquêtes généalogiques. 
Joseph Auguste Roy, date non connue © coll. personnelle
Militaire, de toute évidence.
J'ai fait de longues recherches sur internet pour retrouver son affectation d'après son uniforme (les fiches militaires n'étaient pas encore en ligne).
L'uniforme est composé d'un dolman en drap noir ou bleu foncé orné de brandebourg blanc. Le collet est frappé du n°5, entouré d'un liseré blanc. D'après le costume, ce serait un cavalier de la 5ème compagnie de cavalier de remonte (sans doute basé à Saumur). Pour se fournir en chevaux l’armée avait des centres (dépôts) chargés de l’achat et du dressage des chevaux à la vie militaire. Les compagnies étaient dispatchées par région militaire.
Avec les premières mises en ligne des fiches militaires, j'ai eu la confirmation de mon enquête : d'abord affecté au 25ème régiment de dragon, il est rapidement envoyé à la 5ème compagnie de cavaliers de remonte (unité non combattante). 
Le certificat de bonne conduite lui a été refusé (!). Pour mémoire ce certificat est attribué aux soldats qui n'ont pas encouru de punition, sous réserve d'avoir accompli la durée légale du service. Qu'a-t-il fait pour ne pas le mériter ? Mystère...
Il meurt le 17 août 1914 à l'hospice des aliénés (ancien Hôpital Général) de Niort. La première guerre mondiale est déclarée le 1er août. La mobilisation se termine vers le 15 août. Joseph décède le 17 août : il n'a probablement pas été au combat (en tout cas sa fiche ne le mentionne pas).

Jacques Isidore Bregeon, né en 1813 est exempté. Motif : faible constitution.

Son fils Jacques Célestin Bregeon, né en 1842, est aussi exempté pour faiblesse de constitution.

Jacques Amant Boury, né en1827, est exempté car il est fils unique de femme veuve.

Si vous avez eu la patience de lire cet inventaire à la Prévert, vous avez constaté que sur ces 11 hommes 9,5 ont été exemptés :
  •  6 pour problèmes de santé,
  • 1 pour petite taille,
  • 1 pour soutien de famille,
  • 1 a fait un faut départ et est finalement renvoyé dans ses foyers pour problème de santé également, 
  • et le dernier a été exempté-incorporé (sic).
Donc seuls 2 (ou 3 ?) de mes ancêtres ont fait leur service militaire, dont un dans une unité non combattante. Une pensée pour François Jean Baptiste Florent Roy qui a fait les campagnes contre l'Allemagne et a peut-être été le seul de mes ancêtres des Deux-Sèvres à avoir entendu les bruits du canon.
Quant aux autres (scrofuleux, rachitiques, faiblards en tous genres...), on peut dire que le pays a engendré des enfants de petite constitution...



(*) Merci aux spécialistes des trucs dégoûtants qui m'ont aidé à déchiffrer et expliquer ce motif d'exemption : @gazetteancetre, @guepier92, @chroniques92 et @lulusorcière

lundi 31 octobre 2016

#Centenaire1418 pas à pas : octobre 1916

Suite du parcours de Jean François Borrat-Michaud : tous les tweets du mois d'octobre 1916 sont réunis ici. 

Ne disposant, comme unique source directe, que de sa fiche matricule militaire, j'ai dû trouver d'autres sources pour raconter sa vie. Ne pouvant citer ces sources sur Twitter, elles sont ici précisées. Les photos sont là pour illustrer le propos; elles ne concernent pas forcément directement Jean François.

Les éléments détaillant son activité au front sont tirés des Journaux des Marches et Opérations qui détaillent le quotidien des troupes, trouvés sur le site Mémoire des hommes.

Toutes les personnes nommées dans les tweets ont réellement existé.
___ 


1er octobre
Aucune note pour ce jour.

2 octobre
Notre Compagnie exécute, à la tombée de la nuit, la relève de la Compagnie de droite du 67ème RI.
Chaque Compagnie dispose de 2 sections dans la tranchée de tir et parallèle de départ ; 1 dans la tranchée de soutien (réserve de Compagnie) ; une dans les talus 1118 (réserve de Bataillon).
Les ordres de la Brigade laissent prévoir que nous sommes appelés à tenir le secteur pendant une période assez longue. Tout en conservant une attitude défensive, on étudie quelques avancées locales. 
 
Retour de tranchée, 1915 © Gallica

3 octobre
La 47ème DI est rattachée au 6ème Corps d’Armée.

4 octobre
Organisation du secteur du bataillon en centre de résistance : pose de fils de fer sous la forme d’un réseau brun continue en avant de la parallèle de départ.
Fils de fer © ecpad.fr

5 octobre
Un autre réseau de fils de fer est établi à contre pente et hors des vues de l’ennemi entre notre 1ère ligne et la ligne de soutien.

6 octobre
Amélioration continue de la parallèle de départ, de la tranchée de tir, de la tranchée de soutien, des boyaux de communication et des abris.

7 octobre
Autour de moi des soldats sans nom, obscurs manouvriers, creusent des tranchées, posent des caillebotis, tirent des barbelés.
Soldats construisant une tranchée, 1916 © Gallica

8 octobre
Rafales de mitrailleuses sur les tranchées et communications ennemies, tir de grenades sur les travailleurs.

9 octobre
Déjà le troisième anniversaire de ma mère que je manque. Son absence me pèse.

10 octobre
La 9ème compagnie et une section de la 7ème Compagnie sont relevées par une Compagnie du 11ème BCA.

11 octobre
Le reste du bataillon est relevé par le 11ème BCA.
Le bataillon devient réserve de Brigade. Avec la 7ème nous sommes disposés dans les talus NE et Sud de 9721.

12 octobre
Le Bataillon reste en réserve aux mêmes emplacements avec la même mission.

13 octobre
Le Bataillon fournit chaque nuit 130 travailleurs environ aux travaux d’organisation du secteur de la brigade.

14 octobre
C’est la première fois depuis le 14 septembre que nous pouvons nous doucher et laver notre linge, à tour de rôle, à Feuillères.

15 octobre
Quand on peut avoir un peu d’hygiène, c’est vraiment du luxe.
Barbier, 1915 © Gallica

16 octobre
Notre ration de pinard quotidienne est portée à un demi-litre, mais je ne sais pas si ça nous aidera à tenir plus qu’avant.

17 octobre
La gestion de l’approvisionnement va se compliquer.
Bordeaux, 1916 © Gallica

18 octobre
Aucune note pour ce jour.

19 octobre
Aucune note pour ce jour.

20 octobre
Reçu une lettre de maman : la famille d’Alphonse Jay a reçu la blague à tabac et la pipe du défunt. Comme seuls souvenirs.
Ils ont perdu leurs deux jumeaux.

21 octobre
Aucune note pour ce jour.

22 octobre
Quand tu as survécu aux combats intenses, ce n’est pas parce que tu étais valeureux, mais juste chanceux.

23 octobre
Nous allons être relevés cette nuit. Notre compagnie, la 8ème, sera relevée à 21h30 au cimetière de Cléry.
Nous gagnerons ensuite le camp n°2 entre La Neuville lès Bray et Suzanne où nous bivouaquerons.

24 octobre
Les trains font étape à Oresmaux – Saint Sauflieu.
Embarquement du bataillon en TM au camp n°2 à 9h30 ; arrivée à Cempuis à 19h.
Carte Cléry-Cempuis

25 octobre
Les trains rejoignent le bataillon à 15h.

26 octobre
A 6h30 départ par la gare de Crèvecœur de 40% de l’effectif en permission de 7 et 9 jours.
A 16h embarquement de l’EM, SA, 7ème Cie et TR du bataillon avec la Cie de mitrailleuses du 11ème.
Départ à 20h20.
A 20h embarquement des 8ème (la mienne), 9ème Cie et TC. Départ à minuit.

27 octobre
Voyage en chemin de fer.
Itinéraire : Noisy le Sec, Troyes, Bar s/Aube, Neufchâteau, Mirecourt et Epinal.

28 octobre
Débarquement du 1er train à 6h30 à Laveline-devant-Bruyères, du 2ème à 7h30 à Bruyères.
Carte Cléry-Bruyères
Cantonnement à Frémifontaine : EM, SA, 8ème et 9ème Cie à Ville-Basse, CM et 7ème Cie à Ville-Haute.

29 octobre
Me voilà revenu dans les Vosges !
Repos pour certains, départ en permission pour d’autres (une trentaine).
Bruyères, vue générale © Delcampe

30 octobre
Installation dans les cantonnements. Exercice par compagnie.

31 octobre
Le bataillon se remet à l’instruction : maniement d’armes, assouplissement des unités, tir. Etude du nouveau règlement sur le combat des petites unités. Nouvelle organisation intérieure des compagnies conformément à la note annexe à ce règlement. Instruction des cadres et des spécialistes.
Exercice de combat de la section, de la compagnie et du bataillon.


samedi 15 octobre 2016

#RDVAncestral : le souffle de Jeanne

Cet article inaugure un nouveau thème mensuel : le #RDVAncestral (rendez-vous ancestral) dont le principe est la rencontre avec un ancêtre - voir sur la page dédiée de ce blog.


Le feu crépite dans la cheminée de la maison de Ladrech, paroisse de Saint-Marcel. Assise sur ma chaise, je n'ose bouger de peur de déranger Jeanne qui est allongée dans son lit. J'entends à peine son souffle, faible et irrégulier. Plusieurs fois j'ai retenu le mien, tendant l'oreille, croyant que le sien s'était éteint. Mais non. La couverte en laine continue de se soulever; à peine mais encore et encore. La maison est silencieuse : je ne sais pas comment six enfants âgés de 13 à 3 ans peuvent faire aussi peu de bruit. De temps en temps j'entends des pas, des murmures dans la pièce voisine. Mais tout est dans la retenue. Chacun garde le silence, dans l'attente. Même l'atelier de Géraud est silencieux : aucun bruit de coupe, de râpe, de creusement. Plane, paroir et tarière ne chanteront pas aujourd'hui. Aucun sabot ne sortira de l'atelier.

Ladrech (La Drech), paroisse de Saint-Marcel (aujourd'hui Conques), carte de Cassini © Géoportail

Dans le silence de la maison, je repense à ces trois semaines passées. A ces jours tragiques de février en particulier. Ces moments de souffrance. Combien d'heures à souffler, gémir puis crier véritablement ? A prier pour cet enfant qui ne veut pas venir ? Les mains crispées sur les draps de lin du lit garni. Ces draps apportés en dot lors de son mariage en 1697 et que l'on appelle ici "linceuls"... La douleur qui vrille le ventre, le dos, le corps tout entier. La lassitude puis l'épuisement qui augmentent au fur et à mesure. Presque deux jours complets à souffrir pour Jeanne.

Jeanne Besague, la matrone venue en aide à la parturiente, n'a pas pu la soulager malgré sa longue pratique et son expertise. Bien sûr elle a vite compris que l'enfant se présentait mal. Mais pendant longtemps elle a pensé que la mère, au moins, pourrait s'en sortir. Hélas, dans la nuit du 9 au 10 février on a craint véritablement pour la vie de l'enfant à naître et celle de sa mère. Alors que seule la main du bébé était visible, et pour sauver son âme, Jeanne Besague l'a baptisé, comme elle en a le droit et le devoir quand l'enfant est en danger de mort. Le travail a encore duré plusieurs heures et ce n'est qu'au petit jour que le nourrisson a été tiré complètement du ventre de sa mère. Sans vie. C'était un fils. Dès le lendemain il a été mis en terre au cimetière de la paroisse. Sans même lui avoir attribué un prénom.

Acte de naissance/décès de Martin Xxx, 1713 © AD12

Ce triste événement nous a tous rappelé la naissance d'un fils précédent, 8 ans plus tôt. La sage-femme avait aussi dû baptiser ce fils en danger de mort et qui n'avait finalement pas vécu. Il n'avait pas été prénommé non plus. Terrible répétition. Mais au moins Jeanne s'était remise. Elle avait même pu mettre au monde les deux Pierre, en 1705 et 1709. Cette fois-ci c'est différent. A-t-elle perdu trop de sang ? Est-ce parce qu'elle est trop âgée (41 ans) ? Trop fatiguée après ces 8 grossesses ou la maladie de l'année dernière qui l'a maintenue dans son lit lui faisant craindre pour sa vie et terminer ses jours et, ainsi, faire rédiger son testament ?

Toujours est-il que Jeanne est restée alitée depuis ces couches dramatiques. Trois semaines durant lesquelles nous l'avons vue dépérir petit à petit. Maintenant elle semble perdue au milieu de ce grand lit, plus légère et évanescente qu'une plume. On dirait qu'elle devient transparente. Elle n'a rien mangé depuis avant-hier, rien bu depuis la veille. Elle n'en n'a plus la force. Respirer représente déjà un effort épuisant pour elle.

Nous le savons tous. C'est la fin. La tristesse habite cette maison. Le malheur s'apprête à frapper à la porte. Le curé est venu cet après-midi lui donner les derniers sacrements. Il a recommandé son âme à Dieu, à la Vierge Marie et à tous les saints et saintes du paradis les priant d'être ses intercesseurs. En a-t-elle eu seulement conscience ?

C'est officiellement le second jour de mars 1713 que Jeanne Raols, épouse Martin, nous a quittés dans un dernier souffle imperceptible. Elle a été enterrée le même jour dans le cimetière paroissial, ses honneurs funèbres faites selon la coutume du pays. Huit messes basses de requiem seront dites en l'église dudit Saint Marcel en sa mémoire. Pourvue qu'elle ait trouvé le repos de l'âme.



lundi 3 octobre 2016

Les voies de la généalogie sont impénétrables

Mon frère m'a prêté les cinq premières saisons d'une série à succès (surnommée GOT pour les amateurs, mais cela n'a pas beaucoup d'importance pour le sujet qui nous occupe). Arrivée à la cinquième saison, je prends le coffret, composé d'une "enveloppe" plastique et du coffret contenant les DVD proprement dit. Et là, un objet s'échappe de ladite enveloppe : je jongle pour le récupérer sans lâcher pour autant enveloppe et coffret. C'est alors que je reste interdite un moment : dans ma main droite le coffret, dans ma main gauche une vieille photo :

"Café de la tante Louise", date non connue © coll. personnelle

Je la retourne : c'est une photo-carte postale comme on en faisait beaucoup au début du XXème siècle, à cinq sous pièce. Elle est un peu découpée, sans doute pour cadrer parfaitement le motif du recto. Au verso je reconnais l'écriture de feue ma grand-mère : "le café de la tante Louise Greff sœur du père d'André" (= son époux). Il s'agit donc de sa belle-tante; je ne sais pas si l'expression se dit mais enfin...
Mais enfin que fait la tante Louise sur le trône de fer ??? Je sais que les relations entre ma grand-mère et sa belle famille n'étaient pas au beau fixe, mais on ne peut tout de même pas les comparer avec celles de la série en question !
J'appelle mon frère : ça le fais bien rire mon histoire, mais il n'a aucune idée de comment cette photo est arrivée là. Échappée d'un carton lors du récent déménagement des affaires de ma grand-mère après son décès ? Impossible à dire.
Est-ce un signe de psychogénéalogie ? En tout cas, le virus est aussitôt attrapé : comment retrouver le café de la tante Louise ?
J'ai mis très longtemps à m'intéresser aux collatéraux de mon arbre : au début j'étais préoccupée par la seule recherche de mes ancêtres directs. Puis, une fois bloquée (en fin de branche par exemple), je me suis aperçue que de passer par les frères et sœurs pouvaient permettre de progresser là où la situation semblait dans une impasse (parents cités dans un acte de mariage par exemple...). Alors petit à petit j'ai aussi recensés les collatéraux.
Cette tante Louise est donc la tante de mon grand-père (et la sœur de Jean-François Borrat-Michaud, soldat de la Grande Guerre, mon arrière-grand-père que les adeptes de ce blog connaissent bien). Elle est née en 1892 à Samoëns (74) où habitait sa famille depuis plusieurs générations. Je la retrouve mariée à Joseph Greff en 1919 à Paris et décédée en 1976 à Levallois-Perret (92); grâce aux mentions marginales de son acte de naissance.
Sur la photo, peu d'indice à première vue. Un groupe de personnes, dont une femme marquée d'une croix : la probable tante Louise. Une moto. La devanture du café cadré très serré. Comme Louise a l'air d'avoir passé sa vie en région parisienne, je suppose que le café est à Paris. Au dessus de la porte une inscription, peu lisible. Sur la vitrine, d'autres inscriptions plus nettes : "déjeuners et dîners", "café et liqueurs", "salle au 1er" et surtout "téléphone 281 Lagny".
Une petite musique commence à trotter dans ma tête : "le 22 à Asnières". Je me demande si le 281 à Lagny peut ressembler au 22 à Asnières. Pour moi, Lagny ne signifie rien, au premier abord (et je me crois toujours à Paris, rappelons-le). Je n'ai pas eu beaucoup l'occasion de faire des recherches généalogiques à Paris. Je lance donc un message sur Twitter pour savoir si à partir d'un numéro de téléphone (visiblement ancien) on peut retrouver une adresse.


Grâce à de nombreux retweets les premières pistes se dessinent : tout de suite Sophie (@gazetteancetres) pense à Lagny sur Marne (en Seine et Marne, donc : adieu Paris !). La chaîne de Twitter se poursuit jusqu'à Claudie (@claudiegb) qui identifie très vite le café au 19 rue du Chemin de fer.

Café, 19 rue du Chemin de fer © Delcampe, via Claudie

Vue les coiffures des dames, on est ici à une époque plus ancienne. Les inscriptions en vitrine ont légèrement changé, mais la devanture est bien similaire.
Deux jours plus tard Claudie m'envoie un nouveau cliché et une précision : il s'agit de la rue du Pont de fer qui est le début de la rue du Chemin de fer - en partant de la gare / pont sur la Marne (ce qui met le restaurant à Thorigny sur Marne, commune limitrophe de Lagny).

Café Dingremont © via Claudie

Dingremont ! C'est le nom que je n'arrivais pas à déchiffrer au-dessus de la porte (mais quand on sait ce qu'on doit chercher c'est toujours plus facile à trouver). D'après Claudie c'est une famille connue à Lagny. Je ne l'ai pas trouvé sur le recensement de 1911 (dernier en ligne), mais il apparaît dans l'annuaire de 1923. Les investigations se poursuivent...

Aujourd'hui, il y a toujours un café au 19 rue du Chemin de fer, mais il a un peu changé...

Tabac © Google street view

Et voilà comment une série à succès et une photo littéralement tombée entre mes mains m'a menée sur une enquête passionnante. Peu d'indices au départ, mais une chaîne d'entraide très efficace.
Ce que j'aime la généalogie et les généalogistes !