« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leu accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

lundi 31 août 2015

#Centenaire1418 pas à pas : août 1915

Suite du parcours de Jean François Borrat-Michaud : tous les tweets du mois d'août 1915 sont réunis ici. 

Ne disposant, comme unique source directe, que de sa fiche matricule militaire, j'ai dû trouver d'autres sources pour raconter sa vie. Ne pouvant citer ces sources sur Twitter, elles sont ici précisées. Les photos sont là pour illustrer le propos; elles ne concernent pas forcément directement Jean François.

Les éléments détaillant son activité au front sont tirés des Journaux des Marches et Opérations qui détaillent le quotidien des troupes, trouvés sur le site Mémoire des hommes.

Toutes les personnes nommées dans les tweets ont réellement existé.
___ 


1er août
Mêmes emplacements.
Réfection d’un boyau de  communication entre le Bois carré et le col du Braunkopf.

2 août
Mêmes emplacements.
Continuation de l’aménagement du boyau entre le Bois carré et le col du Braunkopf.
Ordre de bataillon n°21 : Citations.

3 août
Mêmes emplacements.
Continuation de l’aménagement du boyau entre le Bois carré et le col du Braunkopf.
Ordre de bataillon n°22 : nomination.
Tout devient difficile. Le moindre geste du quotidien est difficile : manger, se laver, bouger, tout est contraint dans ces maudits boyaux.

4 août
Mêmes emplacements.
Transport de matériel aux compagnies de première ligne.
Bombardement allemand d'une violence inouïe.
Éclatement d'une mine, 1915 © Gallica

Il paraît que 40 000 obus ont été lancés sur un front de 3 km, ensevelissant morts et vivants. Les chasseurs s'épuisent.
L’eau propre et potable est de plus en plus difficile à trouver.
Ô, si je devais tomber demain, enterrez-moi ici,
Afin qu’au dessus de ma tombe à chaque jour qui revit,
Les fleurs des champs puissent fleurir, et les tourterelles s’aimer,
Et les amoureux, dans cet endroit inconnu,
S’embrasser tendrement en regardant la lune qui luit.
[ 1 ]

5  août
Assauts et contre-attaques de part et d'autre. Le sommet du Linge change plusieurs fois de main.
Le 23ème Bataillon de Chasseurs est relevé de ses emplacements par le 6ème BCA.
Nous retrouvons notre ancien bivouac au col du Sillacker avec ceux de la 3ème compagnie. Les autres retournent au Gaschney.
La relève s’est effectuée sans incidents.

6 août
Bivouac au Sillacker.
Nettoyage du camp. Nettoyage des hommes, des équipements, des armes.
Nettoyage enfin !
On trouve de la terre partout, dans ses poches, dans son mouchoir, dans ses habits, dans ce qu'on mange. [ 2 ] 

7 août                                                                        
Mêmes emplacements.
Travaux de propreté. Continuation du nettoyage du camp.
Quelques chanceux apprennent avec joie qu’ils peuvent partir en permission et quitter cet enfer.
Ordre de bataillon n°23 : nomination.
On entend la contre attaque allemande : mines et obus fusent.
Un bruit circule : le Général Joffre a décidé de passer à l'offensive dans ce secteur tout en refusant un nouveau renfort. 

8 août
Le Bataillon est rassemblé à 8h30 dans le pré du Gaschney. Le Drapeau des Chasseurs doit être présenté aux 23ème et 24ème Bataillons. Les deux fanfares sont là. Il est amené par la garde du Drapeau. Les honneurs sont rendus au glorieux emblème. Le commandant Rosset s’avance vers lui et donne lecture de l’ordre du Colonel Lacapelle (voir le 25 juillet 1915).
Drapeau Chasseurs, 8/8/1915 © Histoirémilitaria
Le Colonel Lacapelle salue et embrasse, avant son départ, le Drapeau des Chasseurs que la 4ème Brigade a été si fière de posséder pendant quelques jours.
Le Bataillon quitte ensuite le camp du Gaschney et se rend au camp d’Haeslen situé au Nord Est de l’Altenberg et occupé précédemment par le 24ème Bataillon de Chasseurs. Nous nous installons dans les baraques du camp. Le Drapeau est déposé au logement du Commandant.
Toute la matinée on entend les violents bombardements au-dessus de la route de la Schlucht, probablement avec des obus de gros calibre type 380.
L’après-midi on a appris avec stupéfaction le décès de 3 permissionnaires du Bataillon, tués en passant au col de la Schlucht. 5 autres ont été blessés. Quel gâchis !

9 août
Séjour au camp d’Haeslen.
Le Drapeau quitte le camp à 4h du matin avec la garde. Il doit être remis au Collet aux représentants de la 3ème Brigade.
Travaux de propreté.
Le soir c’est fanfare !
Ordres de bataillon n°24, 25 et 26 : mutations et citation.

10 août
Séjour au camp d’Haeslen.
Exercices de détails. Revue d’armes par le sergent armurier qui rectifie l’auget des fusils pour permettre l’emploi de la cartouche D.A.M.
Retour de la garde du Drapeau qui a reçu un accueil inoubliable à Gérardmer et Remiremont.

11 août
Séjour au camp d’Haeslen.
Exercices de détails.
Ordre de bataillon n°27 : nomination.

12 août
Le Bataillon reçoit l’ordre d’aller relever dans la nuit le 12ème Bataillon au Barrenkopf.
Attaques et contre-attaques s’y sont heurtées sans arrêt depuis plusieurs semaines.
Nous nous préparons donc à remonter en première ligne en fin d’après-midi.
Départ du camp d’Haeslen à 17h30. Arrivée prévue au camp de Wezstein vers 22h.
Pourvu que la relève se fasse sans incident.
Les unités doivent être disposées de la manière suivante :
Première ligne : 3ème et 5ème Compagnies (la nôtre).
Soutien : 4ème Compagnie.
Deuxième ligne : 2ème, 1ère et 6ème Compagnies.
Ordre de bataillon n°28 : nomination et mutation.
Colonne montant aux tranchées © Gallica

13 août
Séjour aux tranchées du Barrenkopf et du Schratzmännele.
Bombardement de nos tranchées de 12h à 15h par du gros calibre et des bombes.
Pertes : 2 tués et 12 blessés, dont 10 rien que dans notre Compagnie !
Nuit calme.

14 août
Mêmes emplacements.
Journée et nuit calmes.
Travaux d’aménagement.

15 août
Le matin à 6h violent bombardement de nos tranchées de première ligne par 77 – 105 et bombes.
Tranchées bouleversées. 14 morts, 35 blessés.
Tranchée allemande bouleversée, Vosges © Gallica

Notre artillerie lourde (155) exécute à 14h un tir de représailles.
Nouveaux bombardements à 15, 16 et 18h. Les deux compagnies de première ligne se comportent courageusement. Plusieurs actes d’héroïsme seront consignés dans le prochain ordre de Bataillon.
La nuit est assez calme.
Les tranchées sont presque complètement remises en état par la 2ème Compagnie qui a relevé la 3ème, et la 6ème Compagnie qui a relevé la 5ème.

16 août
Bombardement avec pièces de gros calibre de 8h30 à 9h et de 12h à 15h. Pertes : néant.
Les deux compagnies de première ligne remettent en état les tranchées et les boyaux démolis par le bombardement.
Le séjour est pénible, les organisations précaires et les communications difficiles.
La 4ème Compagnie et la mitrailleuse s’organisent.

17 août
Bombardement intermittent de nos tranchées de première ligne.
Vosges, bombardement, 1915 © Gallica

Vers 15h l’artillerie française inonde littéralement les positions ennemies. C’est un vacarme ininterrompu et un spectacle qui nous venge de nos pertes de naguère. Cette action d’artillerie devait servir de prélude à une attaque au Lingekopf. Après la terrifiante canonnade des blockhaus allemands ébranlés mais non démolis partirent des feux nourris qui prouvèrent que la garnison avait été épargnée par les obus. 
L’attaque fut remise.
Le Bataillon met en usage des cuisines roulantes.
Pertes : 3 tués, 2 blessés (obus tombé sur un abri de la 4ème compagnie).
Ordre de bataillon n°29 : mutation et affectation.

18 août
Matinée assez calme.
Dans l’après-midi le bombardement recommence. Les Boches [ 3 ] ne ripostent pas.
L’attaque se déclenche à 18h, menée par les 11, 22 et 23è Bataillons.
Son but est de s’emparer d’un blockhaus ennemi situé sur la crête du Linge.
Le 23ème se tient prêt, si les circonstances le permettent, à élargir son front de façon à gagner la crête du Barrenkopf.
Dans la soirée une fusillade assez vive éclate au Schratzmännele.
La relève entre la 1ère et la 2ème compagnie s’effectue sans incident.
On nous distribue des casques de tranchée, ce qui change étrangement notre aspect. Si on regrette la « tarte », ce casque aura l’avantage de nous préserver de nombreuses blessures.
Casque Adrian © alpins.fr
Nuit calme. Perte : néant.
Ordre de bataillon n°30 : cassation pour manque absolu d’énergie.
Ordres de bataillon n°31 et 32 : décorations et nominations.

19 août
Matinée calme. Nous apprenons que l’attaque hier a réussi.
Dans l’après-midi, bombardement par l’artillerie allemande en arrière de nos positions avancées.
La relève entre la 4ème et la 6ème compagnie s’effectue sans incident.
Ordres de bataillon n°33 et 34 : nominations et cassation. 

20 août
Journée assez calme. Peu d’obus.
Les troupes ennemies qui occupent le Barrenkopf sont décidément de mœurs paisibles. Aucun coup de feu.
Des prisonniers faits au Linge ont déclaré qu’ils appartenaient à la Landsturm.
Le poste du commandant a été transféré à la Crête Rocheuse. On renforce les défenses accessoires.
Ordre de bataillon n°35 : nominations. 

21 août
Mêmes emplacements.
Journée et nuit calmes.
Ordre de bataillon n°36 : nominations et affectations.

22 août
Au matin les 2ème et 6ème Compagnies relèvent les 1ère et 4ème.
Depuis la veille il est décidé qu’une attaque se produira dans le secteur Schratzmännele-Barrenkopf.
Chaque Compagnie reçoit son objectif. L’attaque a lieu avec entrain. Mais malgré des débuts brillants, la situation vire au médiocre.
La 2ème n’a pu conserver de son gain que quelques éléments de tranchée.
La nuit est employée à retourner les tranchées prises et à faire des boyaux de communications.
Pertes : 7 tués, 31 blessés et 33 disparus.

23 août
Matinée calme. Peu d’obus, quelques coups de feu par intermittence. Une nouvelle attaque doit avoir lieu dans l’après-midi.
Préparation d’artillerie de 16h à 18h. Elle se révèle excellente, bouleversant littéralement le terrain.
Les lignes ennemies sont à 30 mètres des nôtres : pendant le bombardement nous avons dû évacuer nos propres lignes pour éviter le tir de nos obus !
Les Boches s’enfuient dans la direction du Kleinkopf. D’autres trouvent préférable de sauter dans nos tranchées et de venir se rendre.
A 18h15 l’attaque se déclenche.
Chacun avec son outil portatif creuse quelques marches d’escalier dans le parapet pour pouvoir monter à l’assaut.
Baïonnette au canon, on attend le signal du départ.
Le départ s’effectue dans de bonnes conditions, malgré quelques rafales parties du camp ennemi qui commence à réagir après nos bombardements.
Non loin de moi, le jeune Honoré Lottier, un gars de Menton, est blessé et s’écroule. Le Sergent Ardisson est tué en essayant de le mettre à l’abri. J’apprendrai plus tard qu’Honoré fait partie des tués du jour.
Le Barrenkkopf est complètement évacué. Nos Compagnies couronnent le sommet.
Mais des feux de flancs assez nourris paralysent le mouvement en avant et nos Compagnies sont obligées de revenir dans leurs tranchées de départ.
Pertes : 14 tués, 63 blessés, 44 disparus.
Soldats sortant de tranchée © lepoint.fr

24 août
Journée et nuit calmes.
On remet les tranchées en état.
Les terribles bombardements par minens (torpilles aériennes) qui ont pulvérisé les tranchées ces jours derniers ont fait beaucoup de dégâts.
Tout en travaillant, je me souviens d’avoir été la veille enterré jusqu’à la taille par un minen tombant sur le bord de la tranchée.
Heureusement j’ai pu m’en sortir !
C’était alors un véritable lieu de désolation où émergeaient bras et jambes et où agonisaient nombre de chasseurs.
Combien des nôtres furent enterrés ?
Les Compagnies sont relevées. La nôtre est portée à Combekopf.
Pertes : 1 tué, 5 blessés.

25 août
Journée calme.
A 17h, bombardement des tranchées du Combekopf : 2 blessés dans notre Compagnie.
Les Boches essayent dans la nuit un coup de main sur les tranchées conquises par nous le 22.
Tout le monde est de faction aux créneaux.
La fatigue se fait sentir : à cause de la proximité des tranchées ennemies et des combats à la grenade fréquents, personne ne dort.
Notre Compagnie réussit à les repousser vers 21h en se portant sur la gauche de la 4ème Compagnie.
Un tir de 65 et 75 des mieux réglés et certainement efficace les soumettent.
Pertes : 1 tué et 6 blessés.

26 août
Journée et nuit assez calmes. Grande activité aéro des Boches.
Relève des Compagnies : nous remplaçons la 4ème.
Ordre de bataillon n°37 : décorations de la Médaille militaire à 6 Chasseurs pour leur belle attitude au feu.
Outre les bombardements, nous souffrons de la chaleur et de la soif : nous ne touchons qu’un quart de vin et un quart de café par jour pour étancher notre soif.
Certains assoiffés buvaient l’eau d’une source coulant au fond d’une tranchée dont les abords étaient plein de cadavres.
Le ravitaillement nous parvient la nuit : un peu de bœuf bouilli est notre ordinaire.
Mais l’appréhension de la mort qui nous guette coupe bien souvent l’appétit aux plus braves d’entre nous.

27 août
Journée calme.
Au matin bombardement de nos tranchées par des crapouillots [ 4 ] ; quelques pertes.
L’artillerie (75) cherche à contre battre la pièce ennemie dont le tir cesse au bout d’un instant.
Journée et nuit calmes. Canonnade dans la région du Linge. Les défenses accessoires sont renforcées.
Pertes : 2 tués et 1 blessé.

28 août
Journée calme.
Tout l’éperon du Combekopf est maintenant occupé par nous, le 297ème ayant dégarni les tranchées de Glassborn.
Renforcement pendant la nuit des défenses accessoires.
Pertes : 3 blessés.

29 août
Bombardement intermittent du secteur avec du gros calibre.
Les travaux sont activement poussés (défenses accessoires, renforcement des parapets, etc…).
La batterie de 65 du 1er de montagne quitte la Crête Rocheuse.
Mauvais temps, pluie ; les tranchées sont inondées et les boyaux impraticables.
Dire qu’il y a quelques jours encore nous avions si soif !
Pertes : 3 blessés, 1 évacué pour douleurs lombaires.

30 août
Matinée calme. Quelques obus seulement.
Visite du Colonel Passaga aux tranchées de première ligne.

31 août
Matinée calme.
Le général d’Armau de Puydraguin, Commandant de la 47ème division, vient visiter nos tranchées de première ligne.
Il constate l’état de fatigue des Chasseurs et promet un repos prochain.
10h30 : bombardement du secteur avec du gros calibre.
11h : notre artillerie répond… et tape dans nos tranchées y faisant 5 blessés.
A partir de 13h, bombardement particulièrement violent sur le Schratzmännele, Combekopf et la Crête Rocheuse.
Soudain un obus est tombé tout près avec un bruit mou, très différent du vacarme habituel.
On a aussitôt ressenti des démangeaisons dans le nez, puis la gorge.
- Les gaz ! Les gaz !
J’ouvre rapidement mon sac et trouve le masque placé sur le dessus, comme c’est recommandé.
D’autres mettent plus de temps à le trouver et le fixer. On les entend crier, suffoquant sous la brûlure des poumons.
Ils s’étouffent sur place, sans qu’on puisse les secourir. [ 5 ]
Jusqu’à la nuit c’est un bombardement puissant sur toutes nos positions de première ligne, positions arrière et jusqu’aux camps éloignés qui subissent aussi l’effet des obus asphyxiants.
Vers 17h l’ennemi attaque. Il emploie des liquides enflammés et les gaz asphyxiants.
Nous apprenons par la suite qu’il nous a enlevé une tranchée au Col du Linge.
Pendant la nuit bombardements intermittents.
Pertes : 8 tués, 11 blessés, 1 disparu.
Soldats portant des masques à gaz © Gallica


[ 1 ] Plaque en l'honneur d'Alan Seeger à l'ossuaire 1 de Lihons
[ 2 ] Lettre H. Barbusse, via Cliotexte
[ 3 ] C’est la première fois que le terme de « Boches » est utilisé dans le JMO. 
[ 4 ] Crapouillot : mortier de tranchée 
[ 5 ] Inspiré de « Ils rêvaient des dimanches » de Ch. Signol

Sources complémentaires :
http://www.linge1915.com/fr/historique/
http://www.alsace.lib-expression.fr/site/site_alsacien.php?pSitId=FRAL68LING&pSitLib=Le%20Linge
http://www.francebleu.fr/infos/centenaire-de-14-18-la-bataille-du-linge-en-images-1686711



vendredi 21 août 2015

Illégitimes de génération en génération

Justine Borrat-Michaud est la dernière de mes ascendantes suisses ayant vécu (et disparu) dans son pays natal. Je la connais notamment grâce aux relevés de l'AVEG (Association Valaisanne d’Études Généalogiques) puisque, étant Française, je n'ai pas eu accès directement à l'état civil suisse.
Elle est la fille de Jean Maurice, que nous avons déjà rencontré lors du Généathème de mai M comme militaire.

D'après les relevés de l'AVEG, elle a donné naissance à un fils illégitime, Pierre Frédéric Borrat-Michaud, né de père inconnu en 1844. Elle est alors âgée d'environ 30 ans.

Pour mémoire, un enfant illégitime (dit aussi adultérin ou naturel) est un enfant né hors mariage. Si aujourd'hui le phénomène est courant et ne choque plus guère les esprits, autrefois il n'en était pas de même. Dans des sociétés où les relations sociales et religieuses étaient fondées sur le couple, faire une entorse à cette structure de base était jugé très sévèrement. Rappelons que le mariage chrétien est un sacrement ne pouvant être dissous que par la mort. Ces enfants illégitimes illustrent l'irresponsabilité de leurs parents et réaffirment le caractère de péché grave de l'adultère.
Ils avaient aussi des conséquences non négligeables sur les héritages : on distingue ainsi les enfants naturels des enfants adultérins, puisque les premiers pouvaient, eux, succéder aux noms et aux biens de leurs parents (entièrement en l'absence d'enfants légitimes nés du mariage des parents, ou partiellement, s'ils en avaient); contrairement aux seconds.
C'est pourquoi, lors de mariages postérieurs, les parents légitimaient automatiquement leurs enfants naturels, les rendant tout aussi légitimes que les autres enfants nés au cours du mariage des parents communs.

Près de 20 ans plus tard, naît Joseph Auguste en 1863; mon ancêtre. A nouveau, c'est  un enfant illégitime : "Joseph Auguste Es Borrat Michaud, illégitime de Justine Es Borrat Michaud" (acte de naissance selon la transcription de l'AVEG); "Monsieur Borrat Michaud Joseph Auguste [...] fils majeur célibataire et illégitime de Borrat Michaud Justine" (acte de mariage). Il est le seul ancêtre direct de ma généalogie à être illégitime [ 1 ].

Et en 1850, Justine donne naissance à un troisième enfant, prénommé Louis Auguste. Cette fois, le père est connu : il s'agit de Pierre Julien Rey-Mouroz. Cependant Ils ne sont pas mariés. Ils sont juste concubins.

Avoir un enfant illégitime n'est pas très courant, mais trois !

A ma connaissance elle ne s'est jamais mariée. Est-ce que Pierre Julien Rey-Mouroz est aussi le père de Pierre Frédéric et de Joseph Auguste ? Nous ne le saurons probablement jamais.

Le nom du père de Joseph Auguste reste donc inconnu. Ce qui a deux conséquences : une grande saignée dans mon arbre généalogique et un patronyme, Borrat-Michaud, hérité d'un Claude vers 1650 et qui s'est transmis jusqu'à ma mère.

Devenu adulte, Joseph Auguste épouse Antoinette Adélaïde Jay. Celle-ci est un peu à part dans ma généalogie. Il faut dire qu'elle a eu une vie unique, comparée à celles des autres femmes de ma parentèle.

Née en 1854 à Samoëns (74) on la voit apparaître pour la première fois dans les registres en tant que mère en 1881 : elle a alors 26 ans et donne naissance à des jumelles, Félicie Césarine et Marie Joséphine. Mais c'est la sage-femme qui déclare cette double naissance : la mère est encore alitée, bien sûr, mais le père est inconnu.

Antoinette Adélaïde est alors "ménagère" et vit chez ses parents cultivateurs, au lieu-dit Lévy. Si aujourd'hui ce métier désigne la femme qui s'occupe du foyer, autrefois on l'utilisait pour qualifier l'agriculteur disposant d'une grande surface de terres, qui est riche. Le "ménager" est le chef de maison. Son épouse est donc la ménagère. Ici Antoinette Adélaïde n'est pas mariée : ce terme doit renvoyer au métier de son père (et non à celui de son époux) - qui sera d'ailleurs dit plus tard "propriétaire"; ce qui démontre une certaine aisance.

L'officier d'état civil qui remplit le double acte de naissance est assez indulgent : en effet il utilise la formule "a accouché d'un enfant jumeau". Délicat, il ne fait aucune mention de paternité. Il faut attendre le décès de Marie Joséphine (lorsqu'elle a 3 semaines) pour voir la mention "fille naturelle".

Le père d'Antoinette n'a pas l'air d'avoir mal pris cette entorse aux règles de bonne conduite puisqu'il continue à l’héberger après son accouchement.

Huit ans plus tard Antoinette Adélaïde donne naissance à deux filles jumelles... et naturelles ! Marie Louise et Marie Joséphine ne survivent que 3 jours. Mais à nouveau il n'y a pas de père dans le paysage. La seule précision qu'apporte l'officier d'état civil c'est l'ordre de "sortie du sein de sa mère".

Cette fois on retrouve un même nom dans les déclarations de naissance et de décès de cette seconde paire de jumelles : Placide Burnod, menuisier âgé de 29 ans, voisin de la famille Jay. Est-il un simple voisin ou a-t-il été "un peu plus proche" de la fille de la maison ?

En 1892, âgée de 38 ans, Antoinette donne naissance à une cinquième fille, Marie Louise, alors qu'elle n'est toujours pas mariée. L'enfant est donc toujours illégitime, mais cette fois pourtant le père est (enfin) connu : c'est un jeune citoyen suisse âgé de 29 ans domicilié à Samoëns, Joseph Auguste Borrat-Michaud.

Bébés © Anne Geddes

Trois semaines plus tard, les nouveaux parents vont officialiser leur union. "Et à l'instant les époux nous ont déclaré reconnaître et légitimer 1° Jay Félicie Césarine née à Samoëns le 17 février 1881 enregistrée à la mairie de Samoëns comme enfant naturel de Jay Antoinette Adélaïde 2° Borrat-Michaud Marie Louise née à Samoëns le 28 décembre dernier enregistrée à la mairie de Samoëns comme enfant illégitime de Borrat-Michaud Joseph Auguste déclarant et de Jay Antoinette Adélaïde."

Avoir un enfant illégitime n'est pas très courant, mais cinq !

Placide Burnod a disparu. Peut-être n'était-il qu'un voisin après tout... Joseph et Antoinette donneront encore naissance à deux enfants, cette fois (enfin) tout à fait légitimes.


Extrait arbre Borrat-Michaud et Jay


Y a-t-il une prédisposition à la naissance illégitime ? Il est étonnant de voir en effet autant d'enfants naturels/illégitimes en si peu de naissances et aussi rapprochés.

C'est en tout cas un phénomène tout à fait à part dans ma généalogie.


[ 1 ] A dire vrai, j'ai aussi un ancêtre dit "bastard" : Jacques Guibé, mais il n'y a pas de registre à l'époque de sa naissance (vers 1612 à La Coulonche, Orne) pour le confirmer.



vendredi 14 août 2015

Noces de chêne

S'ils étaient toujours là, nous aurions fêté cette année leurs noces de chêne. 80 ans de mariage.

Daniel Augustin Astié et Marcelle Assumel Lurdin se sont mariés le 31 juillet 1935 (acte civil - la cérémonie religieuse aura lieu le lendemain).

Noces Daniel Astié et Marcelle Assumel Lurdin, 1935 © coll. personnelle

Daniel a 22 ans, Marcelle 19. Il est employé de commerce, elle est employée de bureau.
Entourés de leurs parents et amis, ils célèbrent ce jour particulier. Les fidèles du blog auront peut-être reconnu, à droite de la mariée, sa mère Marie Gros que nous avons déjà rencontrée lors du ChallengeAZ 2015. Son père, Jules, est déjà décédé.

Fêter les anniversaires de mariage est une tradition ancienne, d'abord païenne : dans l’Empire Romain, les époux mariés depuis 25 ans étaient coiffés d’une couronne en argent; d’où peut-être l’appellation de noces d’argent. Au XVIIIème siècle la tradition se popularise mais prend alors un caractère religieux et devient l’anniversaire d’un sacrement. C'est pourquoi, elle est moins présente chez les protestants, par exemple. Ces célébrations des anniversaires de mariage, courantes dans la petite bourgeoisie urbaine, vont se répandre progressivement dans les campagnes dans le courant du XIXème siècle. Mais cela se faisait uniquement pour certaines années. Les années intermédiaires sont apparues dans un second temps. Quand aux attributs (noms de matériaux, de pierres précieuses ou de végétaux) ils ont changé au fil du temps, en particulier sous l'influence des bijoutiers !

Les sept enfants Astié éparpillés un peu partout en France, une grande fête a été décidée en 1985 pour les réunir tous, à l'occasion de l'anniversaire de mariage de Daniel et Marcelle.

En 1985 nous avons donc fêté leurs noces d'or (50 ans de mariage).

Noces d'or, 1985 © coll. personnelle

Nous avons organisé cet événement au Domaine du Hutreau (à Sainte-Gemmes-sur-Loire, à côté d'Angers) où ils avaient longtemps travaillé et où mon père est né. Du haut de mes dix ans, je me souviens de ces lieux que je trouvais immenses, d'une pêche à la ligne organisée pour les enfants et des courts spectacles et chansons donnés lors du dîner pour nos grands-parents.

Et dix ans plus tard nous avons fêté le diamant (60 ans de mariage). Cette réunion familiale a fait l'objet d'une rubrique dans la presse régionale. Il faut dire que mon grand-père avait eu, en son temps, une certaine notoriété locale pour son travail en faveur des plus défavorisés.

Noces de diamant, 1995 © Courrier de L'Ouest

Il n'y aura plus de réjouissances familiales nous réunissant tous par la suite :
Daniel nous a quittés le 27 janvier 2001. Marcelle le 13 avril 2013.

Ils détiennent néanmoins le record de l'union la plus longue de ma généalogie : 65 ans.

C'étaient mes grands-parents.

Il n'y aura pas de noces de chêne. Sauf dans nos cœurs.


vendredi 7 août 2015

Je me souviens

Je me souviens de mes trois sœurs, de leurs babillements, cris et rires qui ont peuplé et égayé la maisonnée. Marie, de dix ans mon aînée, aidant notre mère dans ses tâches quotidiennes.
Je me souviens du trajet entre notre maison à La Gidalière et l'école du village. Les 4 kilomètres à parcourir sous tous les temps me paraissaient parfois bien longs pour mes petites jambes.
Je me souviens des bêtes que je gardais, plus tard, dans le Pré Bas. Je préférais cela à l'école parce qu'au moins j'étais dehors.
Je me souviens que mon père me racontait cette grande Révolution qui a bouleversé notre temps. Commencée par des révoltes contre les seigneurs locaux ici, elle a fini par couper la tête du roi là-bas, à Paris.
Je me souviens des troubles qui ne tardèrent pas ensuite, ravageant le pays et divisant les familles. J'avais une quinzaine d'années et la violence des querelles opposant Bleus et Blancs me fascinait pourtant.
Je me souviens de la paix revenue. Mais rien n'était plus vraiment comme avant.
Je me souviens de ce triste jour d'hiver où j'ai enterré mon père Jacques. Ce sentiment de solitude soudain qui vous envahit. Et qui n'est rien à côté de celui que je lisais sur le visage d'Anne, née Gobin, ma mère.
Je me souviens du jour où j'ai repris la métairie de mon père : 36 hectares dépendants du château du Puy Jourdain. J'avais alors 22 ans.
Je me souviens de Françoise Paineau, venant vers moi qui l'attends devant l'autel de l'église de Saint-Amand. Cette église où j'ai été baptisé et où seront baptisés mes enfants.

Église de Saint-Amand-sur-Sèvre

Je me souviens de notre première-née Marianne Françoise l'année suivante. De sa naissance un jour d’août et de celle de nos 9 autres enfants ensuite.
Je me souviens du petit Pierre qui n'a vécu que 15 mois. Le premier de nos trois enfants que j'ai dû accompagner dans le tombeau familial.
Je me souviens du regret que j'ai ressenti de n'avoir pas eu le temps de mener mes filles à l'autel avant de disparaître. Mais je sais que mon épouse aura cette joie pour nous deux.
Je me souviens de ce jour de mai où je me suis sentir partir. Dire que je n'avais même pas 50 ans. Mon épouse devra assumer la métairie seule ainsi que nos sept enfants restants, âgés de 17 à 1 an. Je ne les verrai pas grandir. Puissent-ils connaître une belle vie.

Je me souviens de tout cela... mais qui s'en souviendra après moi ?


Jacques Gabard et Anne Gobin sont nos plus anciens ancêtres Gabard connus. L'absence des registres anté-révolutionnaires à St Amand (79) ne nous permettant pas de remonter cette branche plus loin. La ferme de la Gidalière restera dans notre famille jusque dans les années 1920.


vendredi 31 juillet 2015

#Centenaire1418 pas à pas : juillet 1915

Suite du parcours de Jean François Borrat-Michaud : tous les tweets du mois de juillet 1915 sont réunis ici. 

Ne disposant, comme unique source directe, que de sa fiche matricule militaire, j'ai dû trouver d'autres sources pour raconter sa vie. Ne pouvant citer ces sources sur Twitter, elles sont ici précisées. Les photos sont là pour illustrer le propos; elles ne concernent pas forcément directement Jean François.

Les éléments détaillant son activité au front sont tirés des Journaux des Marches et Opérations qui détaillent le quotidien des troupes, trouvés sur le site Mémoire des hommes.

Toutes les personnes nommées dans les tweets ont réellement existé.
___ 


1er juillet
Les compagnies fabriquent des rondins et des chevaux de frise.
Les 2ème et 6ème Compagnies partent pour Pfeiferberg en réserve et à la disposition du 22ème Chasseurs.
La nuit se passe sans incident : ils rentrent à leur bivouac dans la nuit.
Ordre de bataillon n°1 : nominations et affectations.

2 juillet
Travaux divers.
Les 1ère et 4ème Compagnies partent pour Pfeiferberg en réserve et à la disposition du 22ème Chasseurs.
Ils restent sur leurs emplacements.
Ordre de bataillon n°2 : Citation à l’ordre de l’armée du Capitaine Baldoni pour bravoure.

3 juillet
La 2ème Compagnie relève la 4ème sur son emplacement à Pfeiferberg.
Linge Barrenkopf © pages14-18

4 juillet
Le 23ème Bataillon de Chasseurs relève dans la nuit le 52ème Bataillon de Chasseurs.
Nos trois compagnies (1ère, 4ème et la nôtre) nous mettons sous les ordres du Commandant du secteur de Metzeral (Cdt Richard de la 22ème).
Les trois autres Compagnies devant relever le 11ème Bataillon de Chasseurs au Braunkopf, une reconnaissance de terrain est effectuée.

5 juillet
Changement de cap ! Un autre ordre arrive, nous remettant à la disposition du Commandant Rosset (les 6 Compagnies).
Position du Bataillon :
1ère compagnie en première ligne devant Metzeral, tandis que la nôtre y reste en réserve.
2ème, 3ème et 6ème compagnie en 1ère ligne au Braunkopf, la 4ème en réserve.
Mitrailleuses : 2 pièces à la 2ème Compagnie, 1 pièce à la 3ème.
Poste de commandement au Braunkopf.

6 juillet
La relève du 11ème Bataillon de chasseurs a eu lieu dans les conditions prévues.
Les Compagnies vont occuper les emplacements désignés. La relève s’est effectuée sans incident et s’est terminée à minuit.
Dans le silence de la nuit, je perçois des soldats chuchoter entre eux. Je ne les vois pas, mais les entends clairement.
Ils n’en peuvent plus de cette guerre, qu’on leur avait promis courte. De tous leurs camarades disparus, pour des résultats quasi nuls.
De la souffrance quotidienne, la peur omniprésente et l’éloignement des familles. L’un d’entre eux dit carrément que tout est perdu ! Un silence glaçant semble approuver cette déclaration pessimiste.
Depuis la fin des combats de Metzeral, ce sentiment enfle dans les rangs.

7 juillet
Les Compagnies s’organisent sur les emplacements du 11ème Chasseurs.
Pertes : 2 blessés.

8 juillet
Organisation des emplacements : le poste de Commandement est transféré sur les pentes Ouest du Braunkopf.
Pertes : 2 blessés.

9 juillet
Organisation des emplacements :
La 4ème Compagnie, étant bombardée aux tranchées du Col du Braunkopf, va occuper le Bois carré.
Ordre de bataillon n°3 : décorations. Les Capitaines Anneau et Loire sont élevés au grade de Chevalier de la Légion d’Honneur pour leur belle attitude au feu.
Ordre de bataillon n°4 : La belle conduite du Bataillon a été récompensée par une Citation à l’ordre de l’Armée.
Ordre de bataillon n°5 : citations à l’ordre de la Division.
Ordre de bataillon n°6 : citations à l’ordre de la Brigade.
Ordre général n°32 de la VIIème Armée du 9 juillet 1915 : est cité le 23ème Bataillon de Chasseurs car il « a fait preuve d’une vaillance et d’une énergie au-dessus de tout éloge, en enlevant une position très solidement organisée dans laquelle l’ennemi se considérait comme inexpugnable, d’après les déclarations mêmes des officiers prisonniers.
Lui a fait subir des pertes considérables et malgré un bombardement des plus violents n’a cessé de progresser pendant plusieurs journées consécutives pour élargir sa conquête. »
Ordre spécial de la VIIIème armée
Ordre spécial 23eme BCA, carte postale, 1915 © alpins.fr

10 juillet
Organisation des emplacements. Travaux divers, pose de treillage de fils de fer, constructions d’abris.
Ordre de bataillon n°7 : le Commandant de la Compagnie nous lit l’ordre de brigade suivant :
« Depuis quelques jours des bruits faux ou tendancieux, susceptibles de diminuer notre confiance dans la Victoire finale et de jeter le doute dans les esprits, circulent parmi nous […]. Les gens qui les répandent ou les colportent font une besogne malpropre indigne de Français et sont de véritables agents au service des boches, dont ils servent inconsciemment les intérêts.
Le Colonel commandant la brigade donne un démenti formel à tous ces bruits et invite les chasseurs à se taire et à ne pas répéter de pareilles inepties entre eux. Il n’hésitera pas à traduire en conseil de guerre tout porteur de fausses nouvelles.
[…] Nous qui avons trimé et souffert, nous voulons que notre sang versé nous rapporte non une paix débile, qui serait une honte, mais une paix glorieuse et durable qui nous assurera la tranquillité pour nous et nos enfants.
La situation est claire : l’Allemagne ne peut plus vaincre, ce n’est qu’une façade qui s’écroulera bientôt dans la ruine, ses pertes sont colossales et malgré ses apparences de victoire, elle est frappée au cœur.
Vous entendrez bientôt sonner l’heure où elle paiera les crimes dont elle doit compte à l’humanité toute entière.
[…] Laissez les embusqués, les démoralisés pleurer et geindre sur la longueur de la guerre que vous faites. Il n’y a qu’une façon de la terminer vite, cette guerre, c’est de continuer à taper dur et ferme, à tenir coûte que coûte. Avant de penser à une campagne d’hiver, tâchons donc de régler la question en été. Il y a un an bientôt nous avons pris nos fusils pour marcher à l’ennemi, nous préoccupions-nous en juillet des neiges de décembre ?
Haut les cœurs et pas de regard en arrière. Nos familles ne veulent nous revoir que victorieux. […] tenez bon Chasseurs et silence dans le rang. Vous êtes trop intelligents pour vous laisser impressionner par ces sottises inventées par des froussards ou des imbéciles.
Signé Lacapelle. »
Affiche "Taisez-vous" © Delcampe

11 juillet
Mêmes emplacements.
Les Compagnies de première ligne s’organisent. Placement de réseaux de fils de fer, construction d’abris.
Entrée d'abris, 1916 © Gallica

12 juillet
Mêmes emplacements.
Continuation des travaux de la veille, réfection de certaines parties de tranchées abîmées, approfondissement des boyaux.
Ordres de bataillon n°8 et 9 : nouvelles citations à l’ordre de l’Armée, dont notre regretté Capitaine Mounier.

13 juillet
Mêmes emplacements.
Transport de matériel aux Compagnies de première ligne.
Organisation des premières lignes.

14 juillet
Mêmes emplacements.
Organisation des premières lignes.
Remise de Croix de guerre et de décorations par le Colonel Lacapelle Commandant la 4ème Brigade à Gaschney à des militaires du 23ème BCA.

15 juillet
Nous relevons la 1ère Compagnie à Metzeral.
La 4ème relève la 2ème Compagnie au Braunkopf.
La relève s’est effectuée sans incident.

16 juillet
Mêmes emplacements.
Organisation des premières lignes.
Pluies abondantes, réfection de boyaux et de parties de tranchées effondrées.
La boue, la boue, toujours la boue.
Ordre de bataillon n°10 : décoration au grade de Chevalier de la Légion d’honneur du Capitaine Ruffié.

17 juillet
Mêmes emplacements.
Placement d’un double réseau de fils de fer sur tout le front des premières lignes.
Ordres de bataillon n°11 et 12 : affectations et mutations ; nominations.

18 juillet
Mêmes emplacements.
Confirmation du renforcement du réseau de fils de fer.
Ordre de bataillon n°13 :
« Chasseurs,
Demain l’armée des Vosges attaquera l’ennemi sur son front en vue de s’emparer de Munster.
Notre objectif est le massif du Reichackerkopf.
Appuyé par une puissante artillerie qui vous précédera de ses projectiles dans vos attaques, ruinera les défenses de l’ennemi, vous enlèverez brillamment comme vous savez le faire les positions allemandes et vous vengerez par une victoire éclatante, nos camarades tombés sur le même terrain il y a quelques mois.
En avant donc, à la baïonnette dès que vous entendrez sonner la charge. Pénétrez tous ensemble au plus loin dans les lignes ennemies vigoureusement et hardiment sans arrière-pensée. Enfoncez l’ennemi et rejetez-le dans la vallée. Il s’enfuira devant votre offensive foudroyante. Marchez en avant en restant dans la main de vos chefs, en vous gardant conter les surprises, groupés pour frapper plus fort et tous ensemble.
Rappelez-vous que les sonneries de « Halte-là » et de « Cessez-le feu » sont interdites et ne peuvent que cacher une ruse de l’ennemi.
Les seules sonneries françaises permises sont « En avant » et la « Charge ».
Si l’adversaire contre-attaque, tenez bon et tirez bas. Foncez à courte distance sur lui à la baïonnette. Assommez-le à coups de grenades.
S’ils veulent se rendre, méfiez-vous, désarmez-les et dirigez-les vers l’arrière en petits groupes.
Vaillants chasseurs de la 4ème Brigade, vous allez, j’en suis sûr, compléter vos beaux succès du Braunkopf et de Metzeral par une éclatante victoire.
Hardi les gars !
Frappez ferme et Vive la France !
Le Colonel Commandant la 4ème Brigade
Signé Lacapelle. »
Munster, 1915 © thebluelinefrontier

19 juillet
Attaque de la 47ème Division dont le but est de s’emparer de Munster en agissant au Nord du Grossthal-Fecht sur le front Eichwald-Reichackerkopf de concert avec la 129ème Division qu’attaquera sur le front Lingekopf-Barrenkopf.
Les 23ème et 63ème Bataillons de Chasseurs sous les ordres du Commandant Rosset maintiennent l’occupation actuelle du front et contribuent de leurs positions à inquiéter l’ennemi et à lui faire craindre une attaque éventuelle sur Muhlbach.
Vers midi, l’attaque s’étant déclenchée un feu d’une extrême violence part des tranchées du 23ème Bataillon dans les directions données.
Vers 17h, les premières lignes n’ayant pas été entièrement détruites par les gros calibres, l’attaque est renvoyée au lendemain.
Attaque du Linge © linge1915

20 juillet
Reprise de l’attaque de la 47ème Division.
Pour mener à bien la prise de Munster décidé par l’État Major français... il faut préalablement prendre les sommets dominant le cirque au fond duquel est blottie la ville. Sommets que les Allemands ont fortifiés par un réseau de tranchées bétonnées, fortins et abris.
Le 23ème coopère à l’attaque dans les mêmes conditions que la veille.
« Rien à signaler » disent les officiers. De notre côté…
Des vagues d’assaut, des garçons de 20 ans qui chargent à bout de souffle dans des pentes abruptes sous un bombardement infernal. Elles sont criblées de balles dès qu’elles débouchent et viennent mourir, mitraillées à bout portant, devant d’infranchissables réseaux de barbelés et des blockhaus bétonnés, où les attendent les corps des cisailleurs tués : C’EST LE LINGE !
Des monceaux de morts gisant mêlés aux blessés entre les lignes, frémissent sous le soleil de l’été 1915 : c’est la jeunesse de France, des troupes d’élite de Chasseurs, grouillant de rats, de mouches bleus, d’asticots, soulevée par des rafales d’obus, frappée par les balles, dans une puanteur indescriptible : C’EST LE LINGE !
Linge © DRAC Alsace


21 juillet 1915 :
Mêmes emplacements.
Reprise des travaux d’organisation des premières lignes. Placement de réseaux de fils de fer, construction d’abris pour les escouades. 

22 juillet 1915 :
Mêmes emplacements.
Continuation des travaux en cours.
De nouvelles attaques ont lieu. Leur insuccès est dû à l’impréparation de l'artillerie.

23 juillet
Mêmes emplacements.
Réfection de parties de boyaux et tranchées éboulées.
Tranchée allemande bouleversée, Vosges ©Gallica

Étayage avec rondins et planches. Construction d’un blockhaus.
Les chasseurs partis à l'assaut en quatre vagues le 20 juillet sont repoussés dans leurs tranchées.
Retour à la case départ.

24 juillet
La 2ème Compagnie relève la 3ème aux tranchées.
Relève effectuée sans incident.
Nouvel assaut dans la boue et la brume: la crête est enlevée.
Dans la nuit les Allemands préparent la contre-offensive et le lendemain soir ils reprennent le Lingekopf.

25 juillet
Mêmes emplacements.
Continuation des travaux en cours.
Ordre de bataillon n°14 :
« Chasseurs de la 4ème Brigade,
Notre drapeau – le glorieux Drapeau des chasseurs est confié à votre garde pendant quelques jours.
C’est un honneur qui vous rendra fiers et aussi une récompense qui vous est due.
Je n’ai pas besoin de vous dire ce qu’est notre Drapeau décoré de la Légion d’Honneur, de la Médaille Militaire, de la croix de guerre, lambeaux héroïques de soie tricolore qui renferment dans leurs plis toute la gloire du passé, toute celle du présent. [...]
Vous avez, depuis un an de guerre, forcé l’admiration du monde par votre énergie, votre courage et votre abnégation. […]
Réunis autour du drapeau des chasseurs, vous lui jurerez fidélité, vous ferez le serment non seulement de le défendre mais encore de le conduire, coûte que coûte, au bord de ce Rhin que nous voyons d’ici, au pied des dernières montagnes vosgiennes.
Et quand, votre tâche accomplie, vous défilerez sous l’Arc de Triomphe, au milieu des acclamations de la France entière, ne serez vous pas récompensés de vos peines et de vos fatigues en voyant flotter au-dessus de vos têtes notre glorieux étendard.
Signé : Lacapelle. »
Drapeau Chasseurs 8/8/1915 © Histoirémilitaria
Ordre de bataillon n°15 : Cassation de grade du caporal Portman, trouvé endormi dans son abri alors que ses hommes montaient au front, et ayant répondu à son sous-officier : « vous m’embêtez » !

26 juillet
Mêmes emplacements.
Commencement d’une tranchée en deuxième ligne par la 3ème Compagnie.
Transfert de matériel, rondins, fils de fer, piquets, grillage métallique nécessaires pour la construction de cette tranchée.
Brume, pluie, boue.
Nouvelle action limitée au Linge, méthodique feu roulant de l'artillerie, la crête est conquise au prix de lourdes pertes.  
Nuit du 26 au 27 juillet : Trois assauts de contre-attaques allemandes sont repoussés dans la nuit et jusqu'à midi du 27 juillet.

27 juillet1915 
Mêmes emplacements.
La 3ème Compagnie travaille toute la nuit à la construction de la tranchée de la deuxième ligne.
Ordre de bataillon n°16 : nouvelle cassation d’un caporal indigne de porter les galons.
En début d'après-midi, assaut français sur le Barrenkopf : demi-succès, puis échec.
Les Français abandonnent le Barrenkopf, trop exposé. Mais Joffre n'entend pas rester sur cet échec.
Il ordonne la reprise le la crête coûte que coûte. Les chasseurs repartent. La lutte est dantesque, souvent au corps à corps.
Entre les lignes, les cadavres s'amoncellent au point qu'il faut les arroser de phénol pour combattre l'insoutenable puanteur.

28 juillet
Mêmes emplacements.
Continuation des travaux en cours.
Ordres de bataillon n°17 et 18 : décoration de la Légion d’Honneur et nomination.

29 juillet
Mêmes emplacements.
Grande activité des travaux de construction des tranchées de 2ème ligne.
Transport de matériel.
Ordres de bataillon n°19 et 20 : citations à l’ordre du Bataillon et décorations.
Nouvel assaut de nos armées, mais le sommet du Linge est toujours tenu par les Allemands. Tout effort sera vain.

30 juillet
Mêmes emplacements.
Continuation des travaux en cours.
Transport de matériel aux Compagnies de première ligne.
Réfection des boyaux.

31 juillet
Mêmes emplacements.
La 1ère Compagnie nous relève enfin dans les tranchées de Metzeral.
Relève effectuée sans incident.
Les bombardements sont continus.
« Bombardement général allemand de grand style » a dit le Capitaine.