« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leu accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

  • #Généathème
  • #RDVAncestral

samedi 17 février 2018

#RDVAncestral: deux cousines en voyage

Comme vous le savez peut-être, je suis une habituée des articles à thèmes nommés RDVAncestral : le principe ? rencontrer un ancêtre en faisant fi des critères de temps et d’espace. Mais à force d’avoir des « rendez-vous » avec des ancêtres disparus, j’avais envie de partager cette expérience avec un membre de ma parenté… vivant ! C’est pourquoi j’ai contacté Françoise, du blog Feuilles d’ardoise, ma « multiple cousine » comme je l’appelle ; en effet, nous partageons de nombreux ancêtres (pour en savoir plus, voir l’article « C’est ma cousine » sur ce blog). Je savais, bien sûr, que Françoise n’avais jamais participé au RDVAncestral… mais qui ne tente rien n’a rien. Je lui ai donc proposé d’écrire un article à quatre mains, façons « cadavre exquis », à la différence que l’on découvre l’histoire au fur et à mesure et non pas à la fin seulement : l’une écrit le début, l’autre prend le relais, la première reprend l’écriture continuant l’histoire et ainsi de suite. L’idée est de publier cet article commun le même jour sur nos deux blogs.

C’est pour moi une expérience assez surprenante de faire ce voyage « main dans la main » avec cette cousine qui m’est proche et que pourtant je ne connais pas…

Mais assez parlé. Comme Françoise est l’invitée de la partie, je lui ai laissé choisir les pions blancs : c’est elle qui a choisi le lieu, l’époque, nos ancêtres communs et a donc commencé l’histoire  - ses pensées apparaissent en rouge, les miennes en violet - (pour l’anecdote, je n’aurais jamais mis en scène un texte de cette manière : c’est donc une surprise pour moi mais c’est aussi ce qui fait le sel de cet exercice particulier d’une écriture à quatre mains…).

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Nous nous sommes réveillées, toutes les deux, dans un chemin creux de l'Anjou. Nous étions en l'année 1644, mais nous savions qu'il nous suffisait de fermer les yeux pour nous téléporter où nous voulions, et dans l'espace et dans le temps...



Pour lors, nous regardions, terrorisées et incapables du moindre mouvement, une charrette qui fonçait sur nous à toute allure ! Impossible de l'éviter... Et c'est ainsi, alors que la charrette passait sur nous sans même nous effleurer, que nous comprîmes que nous n'étions pas de ce monde, mais seulement des ombres invisibles autorisées à parcourir le passé...



Les voyages pouvaient commencer...

Carte Cassini Le Plessis-Grammoire/Andard © Géoportail

9 mai 1644, Andard...

Les cloches sonnent... Les mariés s'avancent. Jeanne OUDET tient fièrement le bras de sa fille, Andrée NAU. Cette dernière n'est pas apeurée. Elle épouse Laurent FELON, le fils de son beau-père,  Marc FELON, qui est aussi le frère de son beau-frère... En effet, Guillaume, le frère de Laurent, est déjà marié à sa sœur Michelle...

Je devine vos yeux interrogateurs... Moi-même, je suis un peu perdue... Je décide de repartir quelques années en arrière...

27 juin 1640, Le Plessis-Grammoire...

Quatre ans plus tôt, les cloches sonnent également en l'église Saint-Etienne du Plessis-Grammoire, le fils aîné de Marc FELON, Guillaume, épouse ce jour-là Michelle NAU, la fille aînée de Jeanne OUDET. Cette dernière est veuve depuis de longues années déjà et ses filles, Michelle, celle qui se marie aujourd'hui, et Andrée qui n'a encore que 17 ans, n'ont presque pas connu leur père, Anceau NAU, disparu bien trop tôt, il y a déjà de cela une douzaine d'années. Heureusement, Jeanne avait auprès d'elle son fils, René, qui n'a cessé de la soutenir. Il s'est occupé de tout... Pour lors, ce Guillaume FELON lui plaît bien. Il sera un bon époux pour sa fille, elle en est sûre. Il n'y a qu'à regarder son père, Marc. C'est encore un bel homme, dans la force de l'âge. A côté de lui, sa femme, Renée DAUDOUET, a l'air bien maladif. On ne peut s'empêcher de remarquer ses traits tirés, son teint cireux, ses yeux creux. On chuchote qu'elle a été très malade pendant la contagion qui, l'année précédente, a décimé la paroisse, et son pâle sourire cache mal sa maigreur.
Mais Renée quant à elle, songe malgré tout qu'elle est bien heureuse de voir son fils se marier et qu'elle sera peut-être bientôt grand-mère...
Hélas ! Je n'ose le lui dire - d'ailleurs m'entendrait-elle ? - mais sa première petite fille qui naîtra au printemps suivant arrivera trop tard... En son honneur, Guillaume donnera à sa première fille le prénom de sa mère défunte...

Médusée, Mélanie toujours à mes côtés, je me sens soudain enlevée par un souffle invisible. J'ouvre les yeux que j'avais fermés... Un an s'est écoulé...


Église du Plessis-Grammoire © Delcampe

15 juillet 1641, Le Plessis-Grammoire...

De nouveau les cloches sonnent en l'église du Plessis-Grammoire. Cela fait maintenant plus de trois mois que Marc FELON s'est retrouvé veuf. Tout naturellement il s'est tourné vers Jeanne. Il avait tout de suite aimé les manières douces et simples de la mère de sa belle-fille, sa gentillesse, son sourire... Elle était seule. Il est seul maintenant à son tour. Quoi de plus simple que de la demander en mariage !
Marc songe que la vie est bien imprévisible : "Il y a un an mon fils se mariait en cette église. Qui aurait pensé qu'un an plus tard, ce serait mon tour ! Qui plus est avec la mère de sa femme !"
"Marc FELON et Jeanne OUDET, je vous unis par les liens sacrés du mariage..." La voix forte et assurée de l'abbé CLOQUET résonne dans la sacristie...

Je regarde Françoise : à force de changer d’époque et de rencontrer toutes ces différentes générations, elle risque d’avoir la tête qui tourne, surtout pour un premier voyage… Mais elle semble bien supporter l’expérience. Mon attention se porte à nouveau sur la cérémonie.

Il y a du monde dans l’église du Plessis-Grammoire : nous distinguons à peine les mariés. Mais d’où je suis je vois clairement le jeune abbé CLOQUET qui préside à la cérémonie. Il vient d’arriver dans la paroisse et y restera un peu plus de 35 ans : il va en voir passer, de nos ancêtres, depuis la cuve baptismale jusqu’à la fosse finale… Il marquera sans doute toute la paroisse car lors de son décès en 1679 une plaque testamentaire en cuivre portant son effigie peinte sera apposée dans la sacristie. Oubliée des mémoires, elle ne sera redécouverte qu’en 1888 lors de la démolition de d’une cloison de la sacristie. Je regarde le reste de l’assistance : il y a du beau monde parmi les témoins car je reconnais le vicaire Jean CROSNIER ainsi que Charles LESOURD qui est maître chirurgien. A côté de lui, je montre du doigt à Françoise un autre témoin :
- « C’est Maistre René GUESPIN ! Il est sergent royal au Plessis, comme le sera son fils. Il est originaire de Saint Sylvain d’Anjou. Dans quelques années sa fille épousera le notaire royal de la paroisse : tu sais, il existe encore aujourd’hui le château à motte de la Haie Joulain à Saint Sylvain (enfin, une reconstitution) où ils demeuraient. Est-il de tes ancêtres aussi ? »
La cérémonie se termine. Et si nous retournions en 1644, point de départ de notre voyage ?

Une seconde passe. Trois ans se sont écoulés. Nous revoici dans une église pour un autre mariage : nous sommes de retour à Andard. Laurent FELON, fils de Marc, épouse donc Andrée NAU.

9 mai 1644, Andard…

Il y a de la tendresse dans les yeux de Laurent. Lui et Andrée se côtoient depuis quelques années, puisque leurs parents se sont remariés ensemble, sur le tard. Marc avait la soixantaine et Jeanne 10 ans de moins, mais depuis trois ans cette union est un bel exemple à suivre pour Laurent. Il espère que son mariage avec Andrée sera aussi heureux. Il jette un coup d’œil à ses proches : les deux Guillaume, celui que l’on surnomme « Lesné » et l’autre, « le Jeune », son frère, qui sont ses témoins; sans oublier son père bien sûr. Jamais il n’aurait voulu que ce jour arrive sans la présence des membres de sa famille, chaude et rassurante. Mais rapidement son attention se concentre sur celle qui va, dans un instant, devenir son épouse. Il pense à l’avenir et fait le voeu en secret d’avoir une belle et nombreuse famille. Une vie simple mais heureuse.

Bien que plutôt courte, sa vie sera remplie d’enfants (11 tout de même)... mais ça, nous ne pouvons le lui révéler.

Non Mélanie, ne t'inquiète pas, tout va bien ! Je m'habitue et prend plaisir à voyager rapidement sur les courants du temps...

Vers 1645, Andard ...

Andrée NAU met au monde son premier enfant. Il sera prénommé Pierre. A peu près au même moment - peut-être le même jour. Qui sait ? -  sa sœur, Michelle accouche aussi d'un garçon qui sera également prénommé Pierre. Nous voici désormais avec deux Pierre FELON, cousins germains, qui vont vivre à quelques kilomètres l'un de l'autre...

J'ai désormais la maîtrise du temps et, en un quart de seconde, je nous transporte 30 ans plus tard, en 1675...

9 juillet 1675, Le Plessis-Grammoire...

Cette année-là, la même année, à quelques mois d'intervalle, nos deux Pierre FELONs vont se marier dans la même église, celle de Saint-Etienne du Plessis-Grammoire où officie encore l'abbé CLOQUET, celui-là même qui a déjà marié leurs parents ! Tu as raison Mélanie, il a dû baptiser, épouser et ensevelir un nombre incalculable de nos ancêtres !
Ce 9 juillet, c'est Pierre, celui dont nous descendons, le fils de Laurent et d'Andrée, qui se marie avec une fille JOUBERT de la Jousselinière à Villevêque (ou peut-être s’agit-il de La Joussinière... J'ai du mal à comprendre ce que disent les invités...) et le 17 septembre, à la fin de l'été, c'est le second Pierre FELON, son cousin germain, celui de Guillaume et Michelle, qui convole à son tour, juste avant les vendanges, avec une fille  LETTRIE.
Les deux sœurs NAU, Andrée et Michelle, sont très fières de marier chacune leur fils aîné, même si, un peu de tristesse se mêle à leur bonheur, car, hélas, elles sont toutes les deux veuves. Andrée aurait tant voulu que Laurent s’associe à son bonheur...

Allez ! Encore un petit saut de dix ans ! Nous voici en 1685. Toujours accompagnée de Mélanie, je me faufile avec difficulté parmi la foule qui se presse autour de l'église d'Andard afin d’atteindre la grande porte.

27 mai 1685, Andard...

C'est le jour de la nomination du Procureur de la confrérie de Saint-Symphorien. Il y a quelques semaines, l'ancien procureur, Simon GAULTIER, est mort. Il faut donc le remplacer. C’est Mathurin LEBRETON qui en reçoit la charge.
Oh, j'ai bien fait de venir car je m'aperçois que je m'étais trompée ! Eh oui, tout est clair maintenant que je suis sur place !
Tous les paroissiens d’Andard sont là et parmi eux, nos deux Pierre FELONs. Pour les différencier, on les appelle de leur nom suivi de l'endroit où ils vivent. C'est ainsi que j'entends dire que Pierre FELON de La Porcherie est celui qui est Procureur de la Fabrique, tandis que l’autre est dit Pierre FELON de Chauceron. C’est ainsi que je m’aperçois de ma méprise, celui qui signe, ce n’est pas celui de la Porcherie, mais celui de Chaucheron. Et celui de Chaucheron, c’est le mari de Guillemine LETTRIE, qui d’ailleurs va bientôt y mourir.
Vite ! Il faut que je revienne en 2018 et rétablisse la vérité ici

Carte de Cassini © Gallica

Non !!! Trop tard ! Françoise, excitée par sa découverte, est retournée dans le présent pour corriger l’article de son blog. Elle ignorait sans doute qu’à trop penser à une époque on y est transportée automatiquement ! Bon, je n’ai plus qu’à rentrer toute seule… Je n’ai même pas eu le temps de lui dire au revoir. 

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Enfin, cette promenade à deux m’aura permis, outre le plaisir de voyager avec Françoise, de rencontrer nombre de nos ancêtres communs : en quelques minutes nous avons parcouru 45 ans et fréquenté 3 générations successives, tout en démêlant les fils de leurs vies. Nous avons ainsi pu confronter nos découvertes, les compléter ou les corriger parfois… Un voyage des plus inattendus, c’est sûr mais quel bonheur cela a été de le faire !

Quoi qu'il en soit, si vous avez débuté votre lecture par ce blog, je vous invite tout de même à visiter celui de Françoise, car ses introduction/conclusion sont différentes des miennes. Pour cela, cliquez ici.



lundi 5 février 2018

Baptisés chez le voisin

Jean Le Tessier et Michelle Houdebine se marient à Ménil (Mayenne) en mars 1696. Lui est originaire de la paroisse voisine de Daon (il a 27 ans) et elle de Ménil (22 ans). Ils auront 11 enfants entre août 1696 (hum… une grossesse un peu courte ! C’est peut-être pour cela qu’ils ont reçu une dispense de deux bans accordée par l’évêque pour pouvoir se marier…) et juin 1714 – soit en l’espace de 18 ans –. On peut dire que Michelle n’aura pas chômé et rares sont les années où elle n’était pas « grosse ».

Le père de Jean et deux de ses frères étaient pêcheurs. Lui était pontonnier, c'est-à-dire qu’il était préposé à une station de bateaux de voyageurs. En d’autres termes il était batelier, passeur. Un pontonnier peut aussi être chargé de percevoir le droit de pontonage (droit qui se percevait sur les personnes, voitures ou marchandises qui traversaient une rivière, soit sur un pont soit dans un  bac). Parmi les parrains de ses enfants on trouve plusieurs meuniers. Bref, des hommes de l’eau, de la rivière.

Ménil et Daon sont donc des paroisses voisines. Les deux bourgs sont distants de 6 km, chacun en bordure de la rivière (Ménil rive droite, Daon rive gauche). Le premier comptait près de 300 feux en 1700 (environ 1 500 habitants), le second un peu plus de 200 (1 000 habitants). C’est la Mayenne (la rivière) qui fait plus ou moins la limite entre les deux communes aujourd’hui, et probablement entre les deux paroisses autrefois.
Ménil-Daon, Carte de Cassini © cassini.ehess.fr

En 1696 et 1697 il est dit demeurant à La Petite Valette (paroisse de Ménil), comme son frère André, mais dès 1699, dans les actes de naissance de ses enfants, Jean et son épouse sont dits demeurant au Port Marot, paroisse de Daon. Cependant, si le métier de Jean a rapidement été identifié, son lieu d’habitation a été plus délicat à localiser. En effet, j’ai suivi la rivière, ses affluents, je m’en suis même éloignée (bien qu’en tant que pontonnier il devait logiquement habiter au plus près de l’eau), mais je ne suis jamais parvenue à localiser ce Port Marot, ni sur les Cartes de Cassini, ni  sur les cartes moderne (IGN, état-major…). Est-ce trop petit ? A-t-il disparu ? A-t-il « changé d’identité » ? En effet, le long de la rivière il existe un « La Porte » et plus bas un « Le Pont » : l’un d’eux est-il mon Port Marot ? On notera toutefois qu’au niveau de La Porte il existe aujourd’hui un bac traversant la rivière, prolongé par une « rue du Port » : tiens, tiens…

Je continue mes recherches et, dans le Dictionnaire  historique, topographique et biographique de la Mayenne de l'abbé Alphonse Angot (publié en 1900/1910), je trouve cette note : « Le château de la Porte nargue le bourg de Ménil, assis sur l’autre rive […]. Le seigneur de la Porte de Daon avait, 1769, droit de port et de passage au Port Marot, sur la rive gauche de la Mayenne, vis-à-vis du bourg ». Bingo ! Le Port Marot se trouvait donc là où existe toujours le bac aujourd’hui. Un peu plus tôt, toujours selon cette source, le seigneur de Daon déclarait en 1457 : « Mon port et passaige de Daon que j’ay en la rivière de Maine [Mayenne] avec l’emplacement d’iceluy des deux coustés [côtés] de ladite rivière et la meson en laquelle demeure mon potonnier, à passer gens à pied, à chevaulx, à charetttes, lequel est de présent affermé à 30 livres ». En 1774 le passage « était de 3 deniers par personne, 1 sol par cheval, 5 sols pour une charrette ; le retour dans la même journée était gratuit ». On apprend par ailleurs qu’en 1769 il n’y avait « pas d’autre port où aborder en Chambellay et Château-Gontier ». Un poste de gabelle complétait le passage de Daon. Jean est donc l’héritier d’une longue succession de pontonnier au Port Marot.

Bac de Ménil © Google Maps
Après cette énigme géographique, qui m’a égarée quelques temps, revenons aux baptêmes des enfants Le Tessier. Les parrains et marraines des enfants sont des amis ou des membres de la famille (une tante, un oncle). Ils sont meuniers (ou épouses de meuniers) comme on l’a dit plus haut, pêcheurs, métayers, tisserands, closiers. Lorsque leurs lieux d’habitation sont connus (et localisés), on les voit demeurer dans des villages de part et d’autre de la Mayenne, indifféremment à Ménil ou Daon ; le plus éloigné habitant la paroisse de Château-Gontier à 8 km au Nord de Ménil.

Quoi qu’il en soit, Jean fait baptiser ses 11 enfants à Ménil, bien qu’il demeure au Port Marot qui appartient à la paroisse de Daon lors de la naissance de 9 d’entre eux. En effet, de 1699 à 1714 le prêtre précise à chaque baptême que le père est « de la paroisse de Daon » et que le baptême se fait avec l’autorisation du prieur ou du vicaire (selon les cas) de Daon.

Août, novembre, juillet, janvier, octobre, mai, février, juin, mars : peu importe le mois de naissance (et sa météo), Jean va toujours à l’église de Ménil faire baptiser ses enfants. Donc, soit le curé de Daon était un horrible personnage, soit la proximité de l’église de Ménil est plus commode. D’autant qu’en tant que pontonnier, Jean avait des facilités pour traverser la rivière. En tout cas, quelle que soit la raison, Jean devait trouver qu’on est mieux baptisé chez le voisin !



mercredi 31 janvier 2018

#Centenaire1418 pas à pas : janvier 1918

Suite du parcours de Jean François Borrat-Michaud : tous les tweets du mois de janvier 1918 sont réunis ici.

Ne disposant, comme unique source directe, que de sa fiche matricule militaire, j'ai dû trouver d'autres sources pour raconter sa vie. Ne pouvant citer ces sources sur Twitter, elles sont ici précisées. Les photos sont là pour illustrer le propos; elles ne concernent pas forcément directement Jean François.

Les éléments détaillant son activité au front sont tirés des Journaux des Marches et Opérations qui détaillent le quotidien des troupes, trouvés sur le site Mémoire des hommes.

Toutes les personnes nommées dans les tweets ont réellement existé.
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1er janvier
Nous cantonnons à Castelcucco.

2 janvier
Repos. Travaux de propreté. Ordre de bataillon n°177.

3 janvier
Le Bataillon a le regret d’apprendre la mort du s/lieutenant Bremand à l’hôpital de Casella. Ordre de bataillon n°178. Ordre général de la 47e DI n°94. Messages de félicitation de la brigade italienne. Lavage du linge. Nettoyage des effets et des armes.

4 janvier
Ordre général n°101 du GQG. Ordre général n°1 du Commandement supérieur des forces françaises d’Italie. Ordre général de la Xème Armée. Télégraphe de félicitations de la IVeme Armée italienne.

5 janvier
Le Bataillon fait mouvement sur Cartigliano. Départ à 13h. Itinéraire Pagnano, Oné, Casani, Cassola. Arrivée à 20h30. Cantonnement. Télégramme de félicitations de la 29e  et la 17e DI italiennes.
Carte Castelcucco-Castigilano

6 janvier
Repos. Le matériel enlevé à l’ennemi par la 47e Division lors de l’attaque de Monfenera est présenté au Général Maistre commandant de la Xème Armée.

7 janvier
Installation dans les cantonnements.

8 janvier
Aménagement des cantonnements.

9 janvier
Aucune note pour ce jour.

10 janvier
Aucune note pour ce jour.

11 janvier
Exercices divers.

12 janvier
Aucune note pour ce jour.

13 janvier
Ordre de bataillon n°18.

14 janvier
Remise en main. Institution de spécialités.

15 janvier
Reconnaissance des emplacements d’alerte du bataillon.

16 janvier
Instruction des spécialités.

17 janvier
Marche militaire.

18 janvier
Instruction des spécialités. Exercice de défilé. Ordre de bataillon n°181.

19 janvier
Ordres de bataillon n°182, 183,184 (nominations).
Le Général Fayolle, commandant supérieur des forces françaises en Italie, passe en revue le bataillon, à 16h à Cartigliano. Il donne lecture de la citation à l’ordre de l’armée du 51ème et décore son fanion.
Général Fayolle © polytechnique.edu

20 janvier
Repos. J’apprends que j’aurais un papier où mon nom figurera sur la citation du 51ème : c’est ma mère qui va être fière !

21 janvier
Instruction, exercices physiques.

22 janvier
Exercices de détails et de spécialité.

23 janvier
Arrivée de renforts : 2 officiers, 5 sergents, 8 caporaux, 37 chasseurs.

24 janvier
Ordre de bataillon n°185.

25 janvier
Reconnaissance des chemins d’accès et des organisations des Mont Campesana et Mont Caina.

26 janvier
Exercice de cadres sur le fonctionnement des liaisons (décalage horaire). Reconnaissance du Monte Campolongo.

27 janvier
Repos. Arrivée de nouveaux renforts : 3 sergents, 1 caporal, 13 chasseurs.

28 janvier
Exercices.

29 janvier
Reconnaissance du chef de bataillon, de l’officier de renseignements, des commandants de compagnies sur la ligne de crête Monte Alto - Monte Busa (Nord de Marostica).
Carte Marostica

30 janvier
Exercices

31 janvier
Reconnaissance de compagnie.



mercredi 24 janvier 2018

#Généathème : Le prénom sorti de nulle part

Pour les prénoms en Limousin il y a deux règles (je vous les donne, c’est cadeau !) :
- tous les enfants se prénommeront Martial ou Léonard.
- si ce n’est pas le cas, elles s’appelleront Martiale ou Léonarde !
Ce n’est pas toujours facile pour faire sa généalogie, mais cela s’explique facilement par l’histoire : Martial est le premier évêque de Limoges, évangélisateurs du Limousin et de l’Aquitaine au IIIème siècle. Léonard, quant à lui, serait le filleul de Clovis, venu s’installer comme ermite dans les forêts limousines. Il fait partie de cette vague d’ermites évangélisateurs qui ont peuplés le Limousin au VIème siècle. Enfin, « ermites » c’est beaucoup dire : ils s’installaient près de gués pour évangéliser les populations qui étaient obligés de les franchir afin de passer d’une rive à l’autre, en l’absence de pont. Après leurs morts un culte s’est développé sur leurs tombeaux, drainant les pèlerins, puis une église et enfin une ville. Psalmet, Yrieix, Junien, Pardoux… Ils sont nombreux à avoir donné naissance à des bourgs plus ou moins développés (Psalmet à Eymoutiers, Yrieix à Saint-Yrieix-la-Perche, Junien à Saint-Junien, etc…). Si la plupart sont restés des « stars locales », Léonard, lui, a vu son culte se diffuser à travers toute l’Europe (il est très vif en Italie notamment). On le dit libérateur des prisonniers : Richard Cœur de Lion est ainsi venu sur son tombeau le remercier de sa libération après la Croisade. La ville est classée au Patrimoine Mondial de l’Unesco au titre des Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle car c’est une étape importante sur la via lemovicensis, avant Limoges. D’où la très grande popularité du prénom.

Si Martial ou Léonard sont facile à reconnaître, c’est plus délicat pour des prénoms comme Psalmet. D’ailleurs, celui-ci était d’origine irlandaise et son nom était trop difficile à comprendre des populations locales ; or, comme il passait ses journées à dire des psaumes, on l’a appelé Psalmet. Alors, évidemment, quand on n’est pas du cru et qu’on arrive à déchiffrer Psalmet dans un texte ancien, on peut légitimement se demander : 1) si on lit correctement 2) c’est quoi ce prénom ?

Il en est ainsi de ces saints locaux dont le culte n’a pas franchi les frontières du rayonnement local. Par exemple en Seine et Marne, la première fois que j’ai lu le prénom Fare, je me suis dit que le curé écrivait mal. La deuxième fois, que c’était moi qui lisait mal. Au bout de la huitième Fare apparue dans mon arbre, je me suis aperçue qu’on se situait à Faremoutiers et que, sans aucun doute, c’était une sainte locale. En effet, selon le Martyrologe romain, Fare - ou Burgondofare - était une abbesse (VIIème siècle). Burgonde d'origine, elle connut d'abord bien des oppositions paternelles à ses projets de devenir moniale jusqu'au jour où Gondoald, évêque de Meaux, réussit à persuader le père de donner à sa fille la liberté de choisir la vocation de sa vie. Sainte Fare se retira d'abord à Champeaux puis dans une nouvelle maison dont elle deviendra abbesse et qui prendra son nom : Faremoutiers. Après avoir, pendant quarante ans, dirigé ce monastère elle fut associée dans la troupe des vierges qui suivent l’Agneau de Dieu.
L’étymologie latine donne comme origine : "far", froment. On la fête le 7 décembre.

On notera par ailleurs qu’elle avait un frère, prénommé Faron. Élevé à la cour du roi d'Austrasie, il fit partie du conseil royal et se servit de son pouvoir pour délivrer les opprimés. Il mena une vie édifiante avec sa femme Blidechilde, mais sa sœur sainte Fare le décida à s'en séparer. Blidechilde accepta (sic !) et devint une moniale exemplaire. A la mort de sa sœur, il se décida à entrer dans le clergé et grâce à sa réputation il devint évêque de Meaux, succédant à Gondoald. Saint Faron favorisait les moines venant d’Écosse, notamment un certain Fefrus (saint Fiacre). Ses reliques furent déposées à la Ferté-sous-Jouarre.

Si je n’ai pas de Faron dans mon arbre, j’ai par contre un Fiacre, situé dans les environs (à Bouleurs précisément). Fils d'un roi d'Écosse ou d'Irlande (on s'interroge sur ses origines), il émigra en France à l'époque mérovingienne. Il fut ermite dans la forêt de Brie, accueilli par saint Faron, évêque de Meaux. Son ermitage donna naissance à la localité de Saint Fiacre. On lui prêta beaucoup de vertus guérisseuses après sa mort. Moine défricheur, son ermitage devint un hospice pour les pauvres qu'il nourrissait des fruits et légumes qu'il cultivait pour eux. C'est pourquoi il est spécialement honoré par les jardiniers et les maraîchers de l'Ile-de- France. Un hôtel particulier portait son nom à Paris. Et, détail pittoresque, c'est ainsi que les voitures parisiennes prirent le nom de "fiacre" car elles étaient garées non loin de cet hôtel (selon le Martyrologe romain ; bien que certaines sources donnent une autre version de cette origine). On le fête le 30 août.

J’ai aussi dans mon arbre deux Liesse. Bien qu’on le trouve plus souvent sous la forme de Marie-Liesse, ce prénom peut être associé à Lætitia (qui signifie joie en latin). Il est lié à « Notre Dame de Liesse » de la basilique située à Liesse-Notre-Dame (en Picardie dans l'Aisne, près de Laon), patronne du diocèse de Soissons, dont la Vierge Noire est célèbre. L’histoire raconte que des chevaliers issus de la région de Laon se retrouvèrent prisonniers des Musulmans pendant la Croisade, au XIIème siècle. Leur geôlier tenta de le convertir, en vain. Il décida alors d’envoyer sa fille, la belle Ismérie. Mais au désespoir du sultan ce sont les chevaliers qui convertirent sa fille, et non l’inverse. Celle-ci les libéra et ils se retrouvèrent tous miraculeusement en France, près de Laon, dans un lieu d’abord appelé Liance. Au XVème siècle ce lieu prit le nom de Liesse, signifiant joie tant la Vierge comblait les pèlerins de ses faveurs. Une chapelle y fut érigée et la Vierge Noire rapportée d’Égypte installée en bonne place. Quant à Ismérie, en se convertissant, elle reçut le nom de Marie par l’évêque de Laon. A son décès elle fut inhumée dans la chapelle. On retrouve des sanctuaires dédiés à Notre Dame de Liesse un peu partout en France, notamment dans les diocèses voisins. Ainsi en Seine et Marne on compte eux confréries, à Chelles et Thorigny sur Marne. « Mes » Liesse, elles, sont originaires de La Chapelle sur Crécy (à environ 150 kilomètres de Liesse Notre Dame). Le prénom a donc eu une audience assez large pour franchir plusieurs centaines de kilomètres (on retrouve la dévotion jusque dans le Sud de la France), avant de disparaître pendant 150 ans environ, même si aujourd’hui il connaît un léger regain d’intérêt (d’après le diagramme de fréquence des prénoms sur le site de Geneanet).

 Vierge Noire de Notre Dame de Liesse

D’ailleurs j’ai également une Ismérie dans mon arbre, elle aussi originaire de La Chapelle sur Crécy : je ne reviendrais pas sur l’origine de ce prénom que l’on vient de voir à l’instant.

Bref, sans connaître l’histoire locale, difficile de comprendre ces prénoms sortis de nulle part (enfin, pas tout à fait de nulle part)… ou l’inverse !


Source pour les prénoms de Seine et Marne : Nominis.



samedi 20 janvier 2018

#RDVAncestral : les deux cousines

Je m’apprête à rencontrer Perrine Le Seigneur, épouse Georget. Il y a 10 jours elle a mis au monde une petite Toinette. Quand j’arrive dans la maison d’Echemiré (Maine et Loire), une surprise m’attend : ce n’est pas seulement une jeune mère et son bébé qui sont là, mais une autre femme enceinte est présente aussi.

C’est la belle-sœur de Perrine et visiblement elle est proche du terme : il va y avoir deux naissances rapprochées chez les frères Georget. On est en février 1634 et, en plus de la période hivernale, il n’y a pas beaucoup de travaux que ces deux femmes peuvent entreprendre vu leurs situations : bébé à allaiter pour l’une, tour de taille conséquent pour l’autre. Néanmoins d’un œil elles surveillent les enfants, de l’autre le repas qui mijote. Les mains ne restent pas inactives : elles sont occupées à des travaux de couture, notamment pour les bébés. Comme les mains, les langues ne se reposent pas non plus : je distingue leurs murmures, leurs rires, leurs espérances prochaines.

Mathurin, l’époux de Perrine, qui m’a accueilli dans sa demeure, a un sourire indulgent mais lève les yeux au ciel :
- Mon Dieu ! C’est comme ça depuis qu’elles ont appris qu’elles étaient grosses toutes les deux en même temps ! Depuis, impossible de les tenir !
Il les gratifie d’un nouveau regard amicale.
- C’est pourtant pas la première fois. Tiens, ma Perrine, par exemple, c’est son huitième enfant. Mais toutes les deux ensemble, ça oui, c’est bien la première fois…
La journée avance : Françoise regagne sa chaumière. Perrine se lève et couche le bébé dans son petit lit, pour m’accueillir, en s’excusant de ne pas l’avoir fait convenablement plus tôt. Je la rassure et l’engage à se rassoir aussitôt, mais elle insiste pour me servir une collation. Tout en s’occupant dans la cuisine, elle me raconte ce fameux jour où, sûre de sa grossesse, elle s’est précipitée chez sa belle-sœur pour lui annoncer la bonne nouvelle. Celle-ci a alors éclaté de rire en doublant la bonne nouvelle. Elles n’en revenaient pas. Toutes les deux ensemble !

Autour de la table, nous discutons de choses et d’autres sans voir le temps passer puis, tout d’un coup, un jeune garçon fait irruption dans la pièce comme une tornade :
- « Françoise va avoir le bébé ! Françoise va avoir le bébé ! » crie-t-il.
Avant que nous soyons revenus de notre surprise, il est déjà reparti. Reprenant ses esprits, Perrine se lève et s’apprête à aider sa belle-sœur. Je m’étonne alors de la voir si active et prête à sortir, alors que les 40 jours traditionnels après la naissance ne se sont pas encore écoulés et que la cérémonie des relevailles n’a pas encore eu lieu. Elle sourit et hausse les épaules :
- « Ici, à la campagne, on ne respecte pas toujours le délais de 40 jours, surtout quand il y a du travail ou des enfants à s’occuper ! ». [1]
Je propose alors de l’accompagner et de m’occuper du bébé, ce qui la soulage. Bien emmitouflés, nous partons tous chez Etienne, le frère de Mathurin.

Françoise est en travail. Mathurin tient compagnie à son frère Etienne, à l’écart, tandis que Perrine a accompagné plusieurs voisines au chevet de la parturiente. Je fais des allées et venues entre les deux groupes, jette un œil sur les enfants, rassure le futur père. Le soir est tombé et les cris de Françoise sont de plus en plus rapprochés.

Assise dans un coin, au calme, je pense aux conditions d’enfantement : ici, dans cette ferme, en 1634, tout se fait sur place bien sûr. Les naissances ont lieu à la maison dans l’espace de vie quotidien. L’accouchement, tout comme la mort, se passe là où on vit au jour le jour, souvent dans la ferme familiale transmise de génération en génération. La naissance a lieu dans la pièce la plus utilisée, la salle commune, dont le sol est habituellement en terre battue. Chez les plus humbles, c’est aussi la seule pièce à posséder une cheminée : un grand feu de bois permet de maintenir la chaleur, essentielle à la mère et à l’enfant.
La parturiente est assistée par un entourage uniquement féminin : la mère, les voisines, une sage-femme si on a de la chance, l’assistent. La sage-femme, qu’on appelle la matrone, est en général âgée, et donc plus disponible. Elle a appris son métier sur le tas, sans étudier. Elle est souvent la fille ou la nièce d’une autre matrone. Il lui a suffi de réussir quelques accouchements pour avoir la confiance des villageoises ; elle ne sait en général ni lire ni écrire et le curé qui surveille ses compétences ne lui demande que de savoir réciter les formules du baptême, au cas où elle devrait ondoyer un nouveau-né en danger de mort. Elle doit donc au préalable prêter un serment devant lui pour être agréée « officiellement ». [2]
Rien à voir avec les conditions actuelles. Bien sûr, la mortalité en couches et la mortalité infantile ont aujourd’hui largement diminuées, et c’est tant mieux, mais à quel prix ? Sans vouloir céder au c’était mieux avant », on peut se poser la question : « est-ce que c’est mieux maintenant ? ».
Les réelles formations des sages-femmes d’aujourd’hui sont un gage de maîtrise des gestes et d’efficacité. Mais le milieu ultra médicalisé de nos jours connaît aussi ses dérives : tout y est aseptisé, on y abuse facilement des déclenchements d’accouchements à la date choisie (par le médecin ou la patiente), des épisiotomies imposées, des césariennes de confort, etc… Des plaintes concernant l’absence d’information, des propos culpabilisants, voire des gestes non expliqués, ou même non souhaités, sont hélas devenues récurrentes. L’accouchement devient alors un traumatisme, avec un sentiment d’humiliation, voire pour les femmes l’impression d’avoir été dépossédées de leurs propres corps. [3]

Finalement on me sort de ma rêverie. Je m’aperçois que la lumière du matin filtre à travers la fenêtre. Un pâle rayon de soleil éclaire la face ravie d’Etienne. Il me tend un petit paquet : soigneusement serré dans ses langes, le nouveau-né fait une drôle de grimace. J’effleure son petit visage fripé de la main :
- « Bienvenue dans ce monde…
- … Catherine, nous avons décidé de l’appeler ainsi. Je m’en vais de ce pas aller la faire baptiser à l’église de la paroisse. »
Il sort, accompagné de son frère Julien qui sera le parrain. En chemin ils passeront prendre la marraine. Ils ne savent pas encore que, dans les registres de baptême, les deux naissances ne sont séparées que par un seul acte : une naissance d’une autre petite fille Georget (tous trois orthographiés Jeorget) – mais qui ne semble pas avoir de liens familiaux proches avec les deux petites qui nous concernent.

Extrait du registre de baptême d'Echemiré © AD49

Perrine, toute joyeuse, sort de la chambre où on a installé Françoise :
- « Tout s’est bien passé : elle se remettra vite ! »
Françoise, la mère, oui. Mais je n’ose pas dire que la petite Catherine qui vient de naître ne vivra que 7 ans. Perrine est toute excitée :
- «  A dix jours près nous avions nos filles ensemble ! Bien que cousines, elles sont presque sœurs  finalement ! Nous allons les élever ensemble. Et qui sait : peut-être épouseront-elles des frères ou des cousins ? Perrine pouffe de rire. C’est une belle journée : allons fêter ça ! 

Je décline l’invitation et laisse Perrine et Françoise à leur joie et à leurs projets d’avenir. Avenir qui sera de courte durée, hélas…


samedi 13 janvier 2018

La guerre de la Vandée

Nombre de mes ancêtres habitaient de part et d’autre de la limite entre la Vendée et les Deux-Sèvres. Pour le moment, je n’ai trouvé aucune preuve que l’un ou l’une d’entre eux ait pris une part active dans le conflit dit des « guerres de Vendée ».

Pour mémoire, les guerres de Vendée est le nom donné à la guerre civile qui opposa, dans l'Ouest de la France, les républicains (les bleus) aux royalistes (les blancs), entre 1793 et 1796. Comme partout en France, la Vendée a connu des manifestations paysannes entre 1789 et 1792. Mais c'est au moment de la levée en masse, en 1793, que la révolte ou rébellion vendéenne, aussi appelée insurrection vendéenne, s'est déclenchée, dans un premier temps comme une jacquerie paysanne classique, avant de prendre la forme d'un mouvement contre-révolutionnaire.

Étalée sur trois années, la guerre a connu plusieurs phases, avec une brève période de paix au printemps 1795. Elle s'est terminée au début de l'année 1796, après avoir fait plus de 200 000 morts et causé de nombreuses destructions. [*]

Au plus fort des combats, on distingue notamment la mise au point d’un plan de campagne dans lequel vingt colonnes mobiles, ultérieurement rebaptisées « colonnes infernales », sont chargées de dévaster et d'appliquer la politique de la terre brûlée dans les territoires insurgés des départements du Maine-et-Loire, de la Loire-inférieure (aujourd’hui Loire Atlantique), de la Vendée et des Deux-Sèvres qui forment la « Vendée militaire ». Seules quelques villes indispensables à la marche des troupes doivent être préservées. La consigne est de passer au fil de la baïonnette tous les rebelles « trouvés les armes à la main, ou convaincus de les avoir prises, » ainsi que « les filles, femmes et enfants qui seront dans ce cas. » Il ajoute que « les personnes seulement suspectes ne seront pas plus épargnées, mais aucune exécution ne pourra se faire sans que le général l'ait préalablement ordonné. » En revanche les hommes, femmes et enfants dont le patriotisme ne fait pas de doute devront être respectés et évacués sur les derrières de l'armée.
D’où les nombreuses destructions et disparitions de personnes (insurgées ou non) de ce territoire. Au cours de cette période, plusieurs dizaines de milliers de civils vendéens ont été massacrés, des centaines de villages brûlés (et de multiples archives ont disparues !). [**] Un accord de paix est signé en février 1795, assortie d’amnisties et d’indemnités compensatoires. Mais la paix reste bien fragile, l’insécurité demeure et le conflit ne tarde pas à reprendre de la vigueur. De nouveaux accords de paix sont finalement signés en janvier 1800. Le traumatisme de ces violentes destructions perdurera longtemps dans le paysage et les mentalités de la Vendée.

 Le Bataillon Carré, Affaire de Fougères, 1793 © Julien Le Blant, Wikimedia Commons

Tout cela explique les nombreux trous de ce côte-ci de mon arbre, notamment à cause de la disparition des archives, mais aussi à cause des « trous de mémoire ». Ainsi par deux fois dans des actes on évoque ce conflit pour justifier le fait qu’on ignore le lieu et la date de la disparition de certaines personnes. [***]

Prenons l’exemple de Jean Jadaud et son épouse Marianne Fuzeau. De Jean, je ne sais presque rien. On le dit originaire de Montravers (Deux-Sèvres) mais je n’ai pas trouvé le document qui l’atteste de façon certaine. Son épouse est peut-être de Saint-Amand-sur-Sèvre (Deux-Sèvres), commune limitrophe de la Vendée qui a elle aussi perdue ses archives anté-révolutionnaires. J’ignore leur date de mariage, probablement dans les années 1750. Je leur connais 10 enfants, tous nés avant la Révolution. Pour aucun d’eux je n’ai pu trouver d’acte de naissance. Par contre j’ai retrouvé six actes de mariage et quatre actes de décès, attestant de leur filiation. Un seul acte donne une date de naissance précise : le mariage de Marie Anne, née en 1778 à St Amand. Ces actes se situent tantôt en Vendée tantôt dans les Deux-Sèvres.

Cherchant le décès de Jean, je m’aperçois qu’il est dit déjà décédé en l’an V/1796 (mariage de son fils Jean à La Flocellière, 85) et en l'an IX/1801 (mariage de sa fille Marie Anne à La Verrie, 85). Mais il n'est pas dit décédé au mariage de son fils Joseph en l’an VIII/1800 à St Amand, 79. Ce dernier élément ne prouve pas véritablement qu’il soit encore vivant : ce peut être un simple oubli, comme cela arrive régulièrement pour ce genre de mention.

En 1826 le mariage de son 9ème enfant, son fils Alexis, à St Amand (79) nous apporte davantage de précisions : Alexis est dit âgé de 48 ans, mais il a fallu un acte de notoriété passé devant un juge de paix cantonal pour le confirmer ; ce qui nous laisse supposer que les registres anciens ont disparus. Le fait que je juge de paix soit du canton de St Amand nous porte à croire qu’il est né dans cette commune, vers 1778 donc ; ce qui est d’ailleurs prouvé un peu plus loin : « né et domicilié en cette commune ». Ce qui lui faisait une quinzaine d’années durant les fameuses guerres de Vendée. En 1826 il est dit majeur (à 48 ans, c’est logique) et exerçant la profession de domestique.  Cet acte de mariage donne sa filiation : il est le « fils légitime de feu jean jadaud, cultivateur, et de feue marie anne fuzeau, les deux décédés en cette commune en les temps des guerres de la vandée sans pouvoir en préciser le jour ».

Si vous vous rappelez le début de l’article, les guerres de Vendée ont lieu entre 1789 et 1796 puis, malgré des accords de paix, se prolongent jusqu’en 1800. Ce qui place donc vraisemblablement les décès des parents Jadaud dans la décennie 1789/1799. Malheureusement il n’y a pas de registre de décès à St Amand antérieur à l’an VI, et encore sont-ils très lacunaires : an VI, VII, IX, X, 1802 ; 18 pages en tout.
Je n’y ai pas trouvé le décès de Jean Jadaud. Par contre, j’ai trouvé celui de son épouse Marianne Fuzeau ! Et là, surprise : elle est décédée en novembre 1807, « confortablement installée » - si je puis dire - dans la ferme de ses fils Jacques et Joseph, au lieu-dit La Ruffinière, commune de St Amand. Ce sont ces/ses deux fils et l’un de ses gendres qui déclarent son décès au maire François Guetté (un autre de mes ancêtres soit-dit en passant…). Elle est alors dite âgée de 77 ans. Ledit Jacques est mon ancêtre direct.

Ces deux actes (décès de Marianne et mariage d’Alexis) m’inspirent deux réflexions :
- tout d’abord novembre 1807 c’est un peu tard pour parler encore des guerres de Vendée, même si le conflit « officiel » s’est prolongé par de nombreuses escarmouches.
- et surtout comment Alexis a-t-il pu oublier le décès de sa mère ? Il avait alors environ 29 ans lorsqu’elle a été inhumée et lors de son mariage en 1826 cela faisait à peine 20 ans que sa mère était décédée, chez ses frères, dans la ferme familiale ! D’autant plus que Jacques était présent au mariage d’Alexis : pourquoi n’a-t-il pas lui aussi mentionné le décès de sa mère, qu’il a lui-même déclaré ?

Vu l’âge d’Alexis, l’hypothèse du trou de mémoire me semble peu probable. Une brouille familiale « escamotant » les parents n’est pas envisageable puisque Jacques était présent au deux événements. Est-ce que l’officier d’état civil a voulu s’épargner la peine de consulter ses registres ? Ou est-ce simplement dû au fait que les dates de naissance et de décès étaient moins suivies autrefois ? Nous ne le saurons probablement jamais. Peut-être a-t-on ici la preuve que les guerres de la « Vandée » ont laissé des traces inaltérables dans les mémoires… et dans les registres.


[*] On notera toutefois que ce chiffre varie beaucoup d’une source à l’autre en raison de la difficulté à différencier et comptabiliser les militaires, les civils, les "insurgés", les exilés, etc...
[**] Source : Wikipedia
[***] L’autre couple concerné est Jean Rabaud et Renée Marolleau dont les décès n’ont pas été retrouvés formellement.