« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leu accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

  • Présentation
  • 1914
  • 1915
  • 1916

lundi 22 août 2016

La petite boucherie de Jean

Jean Avalon vivait à Entraygues (Aveyron), à la fin du XVIIème siècle. Il était marié et avait trois enfants : Louis, Bonne et Bonne (sic). Il était boucher de profession. Alité "d'une certaine maladie corporelle de laquelle il croit mourir" mais jouissant toutefois de ses bons sens et entendements et d'une parfaite mémoire, bref sentant sa fin devenir proche, il avait fait venir le notaire pour rédiger son testament (décembre 1700). Il ne voulait pas, comme sa défunte épouse Bonne (re-sic), mourir ab intestat, c’est-à-dire sans avoir réglé ses affaires (et éviter les discussions entre ses enfants) en les couchant sur un testament en bonne et due forme. A son fils, trop jeune, il avait préféré désigner Simon Mommaton son gendre (époux de Bonne l’aînée), comme légataire universel. Tout était en ordre. Moins de quinze jours plus tard, il s’était éteint en son logis. Lors de son enterrement, il fut enseveli dans le tombeau de ses prédécesseurs au cimetière Saint-Georges, comme il le souhaitait.
A chacun de ses enfants il a légué 4 000 livres, ce qui représente une somme assez conséquente et nous laisse deviner une certaine aisance chez ce boucher d’Entraygues.

Trois mois plus tard, Simon utilise à son tour les services du notaire afin de régler ladite succession de feu son beau-père (avril 1701). Les possessions de Jean sont divisées en quatre lots : trois pour ses enfants et le dernier pour Simon son gendre.
Le document notarial qui nous renseigne sur ces faits n’est pas un inventaire après décès proprement dit (où toutes les possessions sont scrupuleusement notées et décrites (voir à ce sujet l’article d’Elise), mais les lots sont suffisamment bien détaillés pour nous donner une idée des possessions du boucher.

On peut y distinguer :
  • Les immeubles :
- deux maisons : une "rue droite" à Entraygues, l'autre "au devant de la porte supérieure de ladite ville",
- une "petite boucherie" (rue Droite), 

Entraygues, rue Droite © Delcampe
- une petite étable et grange,
- des chais,
- un "entier domaine" situé dans la paroisse voisine de Notre-Dame de Bez.
  • Les terres :
- des jardins,
- des vignes,
- plusieurs « chastaignal » (= châtaigneraies ?),
- des champs,
- des bois,
- des chanvriers (où on cultive le chanvre),
- des prés.
  •  Des meubles :
- plusieurs dressoirs,
- une "garderobe",
- des tables hautes,
- une petite table se fermant à deux battants,
- une "petite vielle table",
- des tabourets,
- une vieille escabelle (= siège bas, généralement à trois pieds),
- un banc,
- plusieurs maies à pétrir le pain,
- des "lits garnys" et un bois de lit,
- plusieurs caisses fermant à clé et de "vieilles caisses". 
  • Le linge, la vaisselle et les ustensiles :
- des chemises d'homme,
- "les habits du défunt à l'exclusion d'un manteau" -  ledit manteau est en fait dans un autre lot,
- des linceuls (= draps),
- une couverte (= couverture),
- des nappes,
- des serviettes,
- des landiers de fer (= chenets de cheminée) et une grille de fer (sans doute pour la cuisson dans la cheminée),
- des poêlons, poêle à frire, poêle à feu,
- des bassinoires (pour réchauffer le lit avant de s’endormir),
- petit mortier en métal à pilon,
- une cuillère de fer et une autre de cuivre,
- une lampe,
- de la vaisselle (sans précision),
- des pots de fer et d’étain, un pot de métal,
- des armes : un pistolet de ceinture et un vieux fusil,
- des cruches à huile,
- des chandeliers de laiton,
- des livres (si je lis correctement le document).
  •  Des outils :
- une faux pour couper les buissons,
- des fourches de fer, 
- des fessoirs (= arrosoir ou houe ?), 
- un panier,
- un tamis,
- une hache,
- un pressoir pour le suif,
- un peigne à peigner le chanvre,
- une corde,
- un crible (= tamis) à blé,
- un coin de fer à fendre le bois,
- des planches.
  •  Du bétail et des marchandises :
- des moutons et brebis avec leur laine,
- 144 livres d'étain,
- du cuivre pour 110 livres,
- une charrette de foin et de chanvre,
- un grand lard,
- de l’huile de noix,
- du seigle.
  • Les instruments spécifiquement liés à la boucherie :
- les "balances pour la boucherie",
- un "grand coffre qui est dans ladite boucherie",
- les couteaux de la boucherie,
- un tour de fer à tourner la broche,
- des poids, dont un lot de poids de balance se fermant dans lequel il y en a deux autres petits,
- un entonnoir de fer blanc,
- des tonneaux,
- des barriques,
- un seau.
  • Et enfin des archives :
- 45 documents dans le 1er lot,
- 44 documents dans le 2ème,
- 29 documents dans le 3ème,
- et 55 documents dans le dernier lot.
Soit au total : 173 documents (sans compter ceux passés pour acquérir les biens transmis).
Ces documents sont des obligations, des promesses, des transports.
  • Des éléments que je n'ai pas réussi à identifier (ou déchiffrer) :
- caral (cazal ?),
- nogarelle (nogarette ?),
- noguier (= un nogue : un baquet ?),
- cuissin à portefaix.

Une estimation de chaque lot a été faite :
- lot 1 : valeur 3620 livres six sols;
- lot 2 : 3622 livres 8 sols;
- lot 3 : 3615 livres 12 sols 8 deniers;
- lot 4 : 3448 livres. Celui-ci (dévolu au gendre, rappelons-le) est un peu moins élevé car ledit gendre a touché la constitution dotale de 500 livres de Bonne Noel sa belle-mère, promise dans son contrat de mariage et qui lui appartient de plein droit, ce qui fait la différence.
Soit un total d’un peu plus de 14 305 livres.

Il y a donc plusieurs maisons, garnies de meubles, de vaisselle, de linge...; le tout plutôt en bon état visiblement. Rien qu'avec ce partage de 1701, on devine que Jean a réussi et devait, sans doute, faire partie des notables locaux.
C'est pourquoi l'expression "la petite boucherie" située Rue Droite m'a interpellée : elle ne devait pas être si petite que ça. Ou alors elle devait très bien rapporter vu le legs laissé par Jean à son décès !




lundi 1 août 2016

Un trésor dans notre maison

D'aussi loin que je me souvienne, il y a dans notre maison un trésor. Chaque membre de la famille avait la mission, lors de ses voyages, de rapporter un exemplaire de la monnaie locale. Au bout d'un moment, il a fallu faire une boîte pour conserver le pécule qui commençait à grossir. Ce que fit mon père :

Trésor © coll. personnelle

De tout temps, l'idée était de sceller le trésor dans une maçonnerie de la maison... pour que d'éventuels descendants le redécouvrent façon archéologue mettant la main (enfin) sur une légende familiale.

Dans ce trésor, il y a :

      1. des billets 
Billets © coll. personnelle

- des marks : monnaie allemande ; 4 billets, édités par la Reichsbanknote en 1920 (un) et 1922 (les trois autres) ; valeur totale : 3 600 marks.
- des intis : ancienne devise du Pérou (avant 1991) ; 1 billet édité par la banque central reserva des Perù, de 1987 ; valeur : 50 intis.
- des dirhams : monnaie du Maroc (ici, même si le dirham a cours aussi dans d’autres pays) ; un billet édité par la banque du Maroc portant la date 1970/1390 ; valeur : 10 dirhams.
- des djinarevs : monnaie de (l’ex-)Yougoslavie ; 2 billets des années 1980 et un 3ème écrit en cyrillique mais sans mention de pays identifiable (1991). Valeur totale : 1 100 (ou  1200).
- des couronnes : monnaie de la République Tchèque (ou Tchéquie) ; 2 billets de 1988 et 1997 ; valeur : 20 dvacet et 50 padesat (les nombres se disent 20 dvacet, 30 třicet, 40 čtyřicet, 50 padesát, etc…).
- des roupies : monnaie de l’Indonésie ; un billet édité en 1992 ; valeur : 1 000 roupies.
- des lires : monnaie de l’Italie ; un billet édité en 1982 ; valeur : 1 000 lires
- des dollars « note » hell bank note ») : forme de papier joss (ou « argent fantôme » : feuilles de papier à usage de pratiques religieuses asiatiques, imprimées pour ressembler à un billet de banque). Les notes ne sont pas un officiellement reconnu monnaie, leur seul but étant d'être offert comme offrande au défunt ; pratiqué par les Chinois et plusieurs cultures d'Asie orientale, en usage depuis au moins la fin du XIXème siècle. Valeur totale : 30 000 dollars.
- des dollars américains, ou plutôt un seul : le fameux billet d’un dollar, daté de 1993.
- des zlotys : monnaie de la Pologne ; un billet édité en 1986 ; valeur : 100 zlotys.
- des pounds : monnaie de la Grande-Bretagne, aussi appelée livre sterling ; un billet édité en 1990 ; valeur : 5 pounds.
- des francs africains : édité par la banque centrale des états de l’Afrique de l’Ouest – pas de pays précisé ; un billet édité en 1986 ; valeur : 1 000 francs.
- des francs belges ; deux billets (non datés) ; valeur : 200 francs.
- des francs français : édité par la banque de France ; deux billets édités en 1997 et un en 1974 ; valeur : 30 francs. Et une mauvaise photocopie d’un billet de mille francs français.
- des francs … particuliers : édité par la banque des Pieds Nickelés ; un billet édité en 1990 ; valeur : 127 francs.
Billet de 127 francs édité par la banque des Pieds Nickelés © coll. personnelle

- des pesetas : édité par la banco del monopoly de Madrid ; 5 billets édités en 1962 ; valeur : 25 000 pesetas.

Pas de fortune à l’horizon : ces billets ne valent que quelques euros aujourd’hui.
Comment tous ces billets sont-ils arrivés là ? On ne le sait même plus ; car non, nous n’avons pas visité tous ces pays. Des amis ? Des amis d'amis ?

      2. des fèves

Que font-elles ici ? Curieux trésor !
Parmi elles, celle d’un uhlan, qui m’interpelle en tant que généalogiste…
Fève uhlan © coll. personnelle

Pour mémoire, le uhlan est, dans les armées slaves et germaniques, est un cavalier armé d’une lance; similaire au lancier des armées françaises.

      3. des pierres

- une rose des sables
- un quartz
- une (fausse ?) améthyste
- une pièce bleu veinée (sans doute un simple morceau de verre !).

     4. des pièces

Les pièces du trésor © coll. personnelle

Elles sont originaires de tous les pays : Pays-Bas, Italie, Grande-Bretagne, Espagne, Grèce, Afrique de l’Ouest, Allemagne, Danemark, Maroc ( ?), États-Unis, Tchécoslovaquie, Canada, Belgique, Portugal, Indonésie ( ?), Russie, Autriche, Irlande, Luxembourg, Hongrie, Suisse, Jamaïque, Lituanie, Brésil, Inde. Soit 25 pays.

Certaines pièces sont écrites en arabe, en cyrillique, en jawi (alphabet arabe adapté pour écrire la langue malaise et indonésienne). C'est pourquoi je reste indécise sur leur pays d'origine (marqué par quelques points d'interrogation).

Il y a quelques belles pièces (niveau valeur, s'entend), dont une pièce de 100 francs :

Pièce de 100 francs en argent, 1988 © coll. personnelle

Et quelques curiosités, dont un "bon pour un franc" édité en 1923 par la chambre de commerce et d'industrie :

Bon pour un franc, 1923 © coll. personnelle

C'est ce que l'on appelle une monnaie de nécessité : c'est un moyen de paiement émis par un organisme public ou privé et qui, temporairement, complète la monnaie officielle (pièces et billets) émise par l'État quand celle-ci vient à manquer. Ce type de monnaie prend place généralement durant des périodes économiquement troublées : guerre, révolution, crise financière, etc... De 1920 à 1927, l'État lui-même frappa trois pièces en bronze d'aluminium portant la mention « bon pour » 2 francs, 1 franc et 50 centimes, ainsi que « Chambres de Commerce de France » et non « République Française ».

     5. des « faussaires »

- des médailles agricoles,
- des jetons taxiphone, Shell ou PTT (1937) :

 Jetons divers © coll. personnelle

- des pièces éditées par les stations essence BP : « collection rois de France », sesterce gaulois…
- des boutons de culotte,
- des pièces du Reader digest (magazine mensuel de type familial et généraliste),
- un sou fétiche, édité par la banque de Picsouville :


Un sou fétiche © coll. personnelle
- une médaille religieuse,
- un écu français de 1993 :


Écu © coll. personnelle

Dans la perspective de l'Union économique et monétaire, soucieux de marquer son soutien à la construction de l'Europe, l’État français a été le premier État, en 1989, à émettre des emprunts long terme libellés en écus. Ils seront ensuite remplacés par l'euro que nous connaissons aujourd'hui.
- une pièce "artistique" (dont l'habile tailleur est resté inconnu) :


Shilling découpé selon le motif © coll. personnelle

- des illisibles
Pièce illisible © coll. personnelle

Trop anciennes ou ayant vécu trop d'aventures, ces pièces ne sont plus identifiables, du moins pour la néophyte que je suis.

Ces pièces sont en argent, en aluminium, cuivre, bicolores (inox, laiton).

Pièces de 20 et 10 francs bicolores © coll. personnelle

Ces pièces que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître...

Au total (boîte comprise) le trésor pèse 4,109 kg.

On peut y suivre l’évolution du franc (français) :
- les dernières pièces avant l’euro,
- pour l’anecdote, une pièce d’un franc datée de l’année de ma naissance (ça marche comme le vin ou pas : ça se bonifie avec le temps ? ça porte bonheur ?),
- les « anciens francs »,
- les pièces de la guerre, frappée « travail, famille patrie », qui fleurent bon le Maréchal...


Un franc, 1944 © coll. personnelle

- les plus anciennes datent de la première guerre mondiale : 1916, 1917, 1918 :
Pièce de 25 centimes, 1917, et 5 centimes 1918 © coll. personnelle

- et même une de 1906 :

Pièce 5 centimes, 1906 © coll. personnelle

La plupart des pièces sont rondes, certaines sont percées au milieu et quelques unes polygonales.

Pièces polygonales marocaine (?), française et britannique © coll. personnelle
La plus petite a un diamètre de 1,4 cm (un franc de l’Afrique de l’ouest de 1980), la plus grande 4 cm (50 francs français en argent de 1979).

La plus petite et la plus grande © coll. personnelle

Mon père s'est enthousiasmé pour une pièce à moitié effacée, selon lui la plus ancienne du trésor :

Pièce Louis XV © coll. personnelle

Retrouvée sur internet, en voici la description : "jeton laiton Louis XV :
- avers : mention « LUD XV DG FR ET NREX », buste du roi au centre (profil gauche)
- revers : mention « vis animi cum corpore crescit » (la force de l'esprit grandit en même temps que le corps), Hercule de face s’appuyant sur son arc au centre."

Je ne suis pas assez experte en numismatique, mais visiblement un jeton n'est pas une monnaie et donc n'a pas de valeur faciale et pas de cours légal. Adieu trésor antique !

La pièce la plus ancienne semble être plutôt une pièce italienne (véritable celle-ci), datée de1866 :

Pièce de 10 centimes italiens © coll. personnelle

Bientôt ce trésor sera effectivement scellé dans une niche spécialement conçue pour lui dans le parement d'un mur de la maison que mon père est en train de refaire.
Je ne sais pas si un jour il sera trouvé, mais en tout cas pour faire cet article, j'ai fait un beau voyage géographique, historique et même religieux (voir plus haut les "dollars note")...

 

dimanche 17 juillet 2016

Défi 3 mois : la sœur missionnaire

Voici le dernier article du Défi trois quatre mois (le troisième mois étant entièrement occupé par le ChallengeAZ, j'ai joué les prolongations).
Parmi les nombreux documents conservés par ma grand-mère (dont nous avons déjà parlé dans les deux premiers articles du Défi 3 mois ici et ), il y a un épais tas de photos - 54 exactement. Certaines ont gardé l'éclat des premiers jours, d'autres ont été envahies par un halo de lumière qui a fait disparaître leurs bordures, quelques unes sont des photos-cartes postales, comme on en éditait autrefois. La plupart ont un verso vierge, mais quelques unes portent des inscriptions (imprimées ou manuscrites). Elles concernent toutes le même thème : l'Afrique. Ce qui est pour le moins étonnant car la famille de ma grand-mère est originaire d'une petite ferme des Deux-Sèvres (commune de Saint-Amand-sur-Sèvres) et la seule frontière qu'ils ont franchie est celle de la Vendée voisine... Alors l'Afrique !

On peut classer ces photos en trois catégories :
  • les photos de lieux.
  • les photos de la vie quotidienne des Africains.
  • les photos de missionnaires (prêtres et sœurs). 
Pourquoi toutes ces photos ? C'est une signature au dos d'une des photos qui me mets sur la piste : "votre Gaby sœur Andrée". Ma mémoire généalogique s'active aussitôt et me rappelle que la tante de ma grand-mère se prénommait Gabrielle. C'est la seule qui porte ce prénom dans son entourage familial. Vu le grand nombre de photos, je suppose qu'il s'agit de quelqu'un de proche; donc sans doute Gabrielle Clémentine Imelda, née en 1903 à Saint-Amand-sur-Sèvres. Une mention du livre d'or de la famille (voir article 1 du Défi 3 mois) nous confirme cette hypothèse : Gabrielle y est dite "Religieuse, supérieure du couvent après un long séjour en Côte d'Ivoire".
Une photo-carte postale montre un groupe de religieuses. Elle porte cette légende : "Petites Servantes du Sacré-Cœur, Missionnaires Catéchistes des Noirs (Maison de la Vierge), Menton (Alpes-Maritimes), Auxiliaires des Pères des Missions Africaines, 150 cours Gambetta, Lyon - La récréation dans le Parc." Et au verso : "Sœur Andrée de la Passion, maison de la Vierge, Menton (Alpes-Maritimes)".

Photo-carte postale des Petites Sœurs du Sacré-Cœur, non datée © coll. personnelle

Une petite croix sur l'une des sœurs nous permet de situer sœur Andrée et d'identifier son visage... enfin, de le distinguer.
Sœur Andrée de la Passion, non datée © coll. personnelle

L'ordre des Missionnaires Catéchistes du Sacré-Cœur a été fondé en 1922 par Alice et Marie-Thérèse Munet, et le Père Jean Chabert, Supérieur général de la Société des Missions Africaines, à Menton. C’est en soignant les tirailleurs Sénégalais à Menton pendant la guerre 1914-1918 que les deux jeunes filles ont leur premier contact avec l’Afrique et se dévouent pour eux. Après la guerre, elles décident de se consacrer à Dieu et à l’Afrique. L'Institut était appelé à l'origine "Missionnaires Catéchistes des Noirs d'Afrique".
Son objet était d'aider les Pères des Missions Africaines de Lyon dans leurs missions (la première mission avait été ouverte au Ghana en 1926). L'Institut est resté essentiellement missionnaire. Il est orienté vers l'évangélisation de l'Afrique, par la prière devant le Saint Sacrement pour le soutien de l’Église, et différentes activités apostoliques et sociales au service des Africains. Il comptait une vingtaine de maisons, réparties en Europe et en Afrique (Bénin et Togo); en France dans les Alpes-Maritimes, les Bouches-du-Rhône et les Yvelines. Il existe toujours.


Ces photos nous plongent dans l'Afrique coloniale des années 1930.


  • Les lieux :
Gabrielle, ou plutôt Sœur Andrée, a donc été envoyée en Côte d'Ivoire. 
Sur les clichés on voit Korogho (aujourd'hui Korhogo, quatrième ville de la Côte d'Ivoire, en termes de population et d'économie), située au Nord de la Côte d'Ivoire à 635 km d'Abidjan. En langue sénoufo, Korhogo signifie « héritage ». Plusieurs photos montrent des mosquées (dont une à Korogho), entourée de case en terre couverte de toiture végétale.
On voit aussi la mission de Kouto : créée en 1927 par des prêtres de la Société des missions africaines, la paroisse St Michel d’Archange de Kouto est l’une des plus anciennes du nord du pays, après Korhogo (1904). Elle est située à 115 km au Nord-Ouest de Korhogo.

Maison des pères à Kouto © coll. personnelle

Enfin, on voit aussi plusieurs lieux anonymes, mais dont les mentions du verso nous donnent quelques brèves indications : "un pont", des "cases d'habitation", le "rocher fétiche", "une cascade", "le marché de coton", "au marigot" et "un coin du village" :

Village ("à gauche une case fétiche, les autres sont des cases d'habitation") © coll. personnelle

  • la vie quotidienne :
Certaines de ces photos montrent des Africaines marchant le long d'une route portant du bois sur la tête, des paniers ou des jarres de terre cuite, des femmes posant "en costume de fête", un caïman, des hommes travaillant, le marché de coton, des scènes de danses et de joueurs de tam-tam, la construction d'une toiture... Une série est consacrée à la construction d'une route : défrichage, casseurs de pierres, transport de pierres, campement des travailleurs...
Plusieurs clichés montrent les costumes :

Enfants en costume traditionnel © coll. personnelle

Mention manuscrite au verso : "Costume national : quelques perles, 3 cm de toile et des rayons de soleil. Ils trouvent encore le moyen d'y loger de la coquetterie."

Jeunes gens en costume traditionnel © coll. personnelle

Mention manuscrite au verso : " Costumes de jeunes gens initiés à la société secrète. Dis, ne sont-ils pas jolis ?"

Femme en costume traditionnel © coll. personnelle

Mention manuscrite au verso : " Femmes d'un commerçant noir en costumes de fête."

Plusieurs clichés mentionnent le fétichisme : le fétichisme désigne, au sens propre, l'adoration des fétiches. Le terme provient étymologiquement de feitiço (« artificiel » puis « sortilège » par extension), nom donné par les Portugais aux objets du culte des populations d'Afrique durant leur colonisation de ce continent.
Outre la petite case fétiche (vue sur le cliché du village plus haut), on peut voir "le rocher fétiche" ou des fétichistes en costume (avec des masques de perles et entièrement recouvert de costumes de fillasse végétale).

Côte d'Ivoire, fétichistes © coll. personnelle
  • Les missionnaires :
Sur plusieurs photos on voit "le père Vion" : le père Étienne Vion, du diocèse de Poitiers, arrive en Afrique en 1920; il décède à Kouto en 1938 et est enterré à Korhogo. Il a bâti la grande église en briques de terre, bénie le 15 août 1923 par Monseigneur Diss (missionnaire en Côte-d'Ivoire en 1912-1938, préfet apostolique de Korhogo en 1921).

Missionnaires ("Mgr Diss assis, père Vion debout à droite") © coll. personnelle

On voit aussi les pères et les sœurs poser avec des Africains, devant une briqueterie ou au milieu des enfants.

Au dos d'une photo-carte postale sœur Andrée écrit à sa "bien chère maman". Le message est daté du 21 octobre 1936; ce qui nous précise la période de son séjour en Afrique.
Quelques cartes sont écrites : la plupart signalent simplement que ses proches restent dans ses prières. L'une précise sa préférence pour la Vierge, malgré le fait qu'elle "aime beaucoup la petite sainte Thérèse [de Lisieux, où sa tante est allée en pèlerinage]".
Mais sur une autre elle écrit : "Vous me demandez ce que je fais ? Je croyais vous l'avoir déjà dit : je soigne les malades, de 40 à 50 par jour. Sœur Sophie m'aide parfois. Notre palace n'est pas encore fini. Je crois bien que cela demande quelques jours. Le père Vion est en bonne santé : il est à Kouto ces jours-ci. Quel temps avez-vous ? Ici ce sont les tornades. [...] Je vous embrasse bien fort. Je ne vous" (le message s'arrête sur ces mots, la fin de la phrase étant sans doute sur une autre carte ou une lettre). C'est la seule fois où sœur Andrée donne des indications sur ses occupations de religieuse en Afrique.

J'ignore quand elle est arrivée exactement en Côte d'Ivoire. Une photo presque effacée représente un paquebot à quai : sans doute son moyen de transport, à l'arrivée ou au départ. J'ignore également quand elle est rentrée en France : une phrase au verso d'une carte postale mentionne la "photo prise le jour de notre départ" (mais elle ne précise pas la destination de ce voyage : est-ce son retour définitif ?). Toutefois, en début d'article nous avons vu qu'elle est devenue supérieure d'un couvent après son séjour en Afrique : elle est donc revenue en France, au couvent de Notre-Dame de Laghet (entre Nice et Menton), seule photo-carte postale qui ne concerne pas l'Afrique parmi toutes celles qui ont été conservées.

Son neveu se souvient d'une visite au couvent : "elle nous a reçu, nous avons déjeuné mais pas avec elle parce qu'elle ne pouvait pas, mais on a passé l'après-midi avec elle". Puis la mémoire familiale s'est refermée sur la fin de vie de sœur Andrée de la Passion. La date et le lieu de son décès ne sont pas connus.

Pour la petite fermière Deux-Sévrienne, cette mission en Côte d'Ivoire a dû représenter un véritable dépaysement. Un "sacré voyage", si vous me permettez ce jeu de mot. Une autre vie, véritablement.


lundi 11 juillet 2016

Ambiance bizarre au mariage

En fait, l'ambiance est plutôt bizarre au contrat de mariage car l'acte de mariage en lui-même ne révélait rien de particulier.
Mais lors de la rédaction du contrat de mariage deux mois avec la noce (en avril 1744), quelques mentions sortent de l'ordinaire et m'ont fait suspecter une situation peu commune.
  • Les lieux :
La famille du futur est originaire d'un village successivement appelé Lougarde, Loupgarde, Leugarde, paroisse de La Capelle Neuve Eglise (aujourd'hui Florentin la Capelle). Celle de la fiancée est de Conques en Rouergue (Aveyron). Les deux lieux sont distants d'une quarantaine de kilomètres. Les limites paroissiales de ce secteur ont beaucoup changé au fur et à mesure du temps.

 Extrait carte de Cassini Conques-Lougarde © cassini.ehess.fr
  • les protagonistes :
- la famille du futur : le fiancé se nomme Antoine Banide. Il est charpentier. Ses parents sont Jean Banide et Jeanne Besombes. Lui est originaire de La Capelle, elle d'un peu plus loin : de Saint Symphorien de Thénières. Le père est tantôt dit "travailleur" tantôt "brassier". La famille n'est pas très bien connue car les registres ne nous sont pas tous parvenus (pas de registre antérieur à 1737 pour La Capelle, lacunes pour St Symphorien). Quatre enfants ont été identifiés (Antoine, Jean, Jeanne et François*), mais la fratrie est peut-être plus étendue. L'ordre de naissance n'est pas connu. Au moment du mariage d'Antoine, son père Jean a environ 72 ans, ce qui n'est pas si mal; sa mère 67. Antoine, quant à lui, a déjà 39 ans.

- la famille de la future : la fiancée se nomme Marie Raouls. Elle est née en 1719 à Conques. Ses parents sont Jean Raouls et Margueritte Valette; cette dernière est peut-être la fille Jean Valette, un notable de Conques (mais sa parenté n'a pas encore été formellement prouvée). Jean Raouls est tisserand puis sarger. Il se sont mariés en 1716, ont eu trois enfants, puis Margueritte est morte en couches suite à la naissance du dernier en 1721. Jean se remarie deux ans plus tard avec Anne Durieu (la fille du maître organiste de Conques), dont il aura 6 enfants. Il meurt en 1738, soit 6 ans avant le mariage de nos fiancés. Il ne reste donc que la belle-mère, Anne. Marie a 14 ans de moins que son fiancé.

- les témoins : classiquement, dans les contrats de mariage, les fiancés sont assistés de leurs parents. S'ils sont orphelins de père, de mère, ou des deux, ils peuvent se doter eux-même, éventuellement selon les instructions du/des testaments des parents s'il y en a eu. Ici, le fiancé (dont les deux parents sont encore vivants, rappelons-le, même s’ils habitent un peu loin et sont déjà âgés) est assisté de François son frère et Guillaume, un ami. Ses parents ne sont pas présents. La fiancée (qui n'a plus que sa belle-mère) est entourée de son jeune frère Pierre, garçon cordonnier (en apprentissage donc), et Joseph un cousin vigneron de Conques. Anne Durieu n'est pas présente.
  • les faits :
- François Banide est en charge de la constitution de la dot de son frère : respectant "lordre verbal" de sa mère, il promet 33 livres, payables en plusieurs fois. Cette somme est donnée par la mère ("pour droits legitimaires maternels" selon la formule consacrée). Le père, lui, donne 30 livres, toujours par ordre verbal. Cette donation intervient après celle de la mère, dans une époque où le mâle a toujours la priorité, c'est déjà curieux. 63 livres c'est relativement peu, mais les parents sont d'évidence assez modestes (ce que l'on devine grâce aux métiers exercés par le père).

- Orpheline de ses deux parents, Marie constitue sa dot elle-même, autorisée par son frère présent, Pierre. Elle apporte dans la corbeille 200 livres ! Rien à voir avec son futur époux. Le niveau de vie de sa famille est clairement plus élevé. Est-ce de là que vient le malaise que j'ai ressenti lors de la transcription du contrat de mariage ?
Sont aussi détaillées des dispositions pour Pierre, le jeune frère : les futurs époux devront lui assurer le payement de 200 livres (en plusieurs termes, dont le premier est prévu lorsqu'il aura atteint sa majorité).
La fiancée obtient aussi la maison de sa mère, Margueritte Valete, même si celle-ci n'est pas en bon état, comme il a été constaté par des hommes de l'art : "apres prealable appretiation faitte par prudhommes cognoisseurs testal de la maison de lheredite de ladite feue valette leur commune mere qui menace de ruines imminentes requerant de reparations ugeantes, de meme que les planches en entier". Et elle est en droit d'exiger les meubles de feue sa mère, même ceux dont sa belle-mère "peut etre detentrisse comme sestant emparee apres le deces dudit raouls son mari". Il est donné pleins pouvoirs aux futurs mariés pour intenter une action en justice contre ladite Anne si celle-ci s'oppose à ces clauses. Ambiance...

Ce n'est donc pas la différence sociale des deux familles qui est à l'origine du malaise, mais plus probablement les relations de Marie et de sa belle-mère Anne.

Une célèbre méchante belle-mère © cinechronicle.com

Après la mariage, la nouvelle famille Banide s'installera à Conques et si Pierre Raouls restera fidèle aux côtés de sa sœur (témoin d'acte la concernant et parrain d'une de ses filles), on n'entendra plus parler d'Anne Durieu...


* Remarquons au passage l'originalité des prénoms entre les parents et les enfants...