« Un soir, sur un chemin familier qui m’est cher, en mettant mes pas dans les pas de ceux qui m’ont précédé sur cette terre, j’ai senti frissonner l’arbre du silence. […] Il n’y avait plus de vent, rien ne bougeait, tout était apaisé, et pourtant j’ai entendu comme un murmure. J’ai eu l’impression - la conviction ? - qu’il provenait de l’arbre dont nous sommes issus : celui de nos familles, dont les branches sont innombrables et dont les feuilles frissonnent au plus profond de nous. Autant de feuilles, autant de voix vers lesquelles il faut se pencher pour bien les entendre, leu accorder l’attention nécessaire à la perception d’un silence qui, en réalité, n’en est pas un et ne demande qu’à être écouté. Je sais aujourd’hui que ce murmure a le pouvoir de donner un sens à notre existence, de prolonger la vie de ceux auxquels nous devons la nôtre, car ils nous habitent intimement. »

- Christian Signol, Ils rêvaient des dimanches

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vendredi 25 août 2017

#Généathème : l'album énigmatique

Roman – Paru dans la collection Série généalogique, première édition 2043.

La journée avait commencé comme d’habitude : check des mails, messages sur les réseaux sociaux, vérification des dossiers clients… J’avais préparé des litres de boisson énergisante pour la tâche qui m’était dévolue aujourd’hui : rechercher un acte de naissance dans les registres parisiens.

Depuis mes débuts dans le métier, la technique avait fait beaucoup de progrès avec la mutualisation des métadonnées régionales et internationales… Sauf quelques régions qui résistaient encore, comme le « Grand Paris » (ce qui correspond à une douzaine des anciens départements, la mégalopole s'étant considérablement étendue ces dernières décennies), qui voulaient garder « leurs trésors » pour eux seuls. Comme si la diffusion et le partage étaient un vol caractérisé. Du coup, je me retrouvais à chercher un acte, depuis la troisième journée déjà, et je n’avais que compulsé que deux années et demi pour un seul arrondissement parisien. Si je ne le trouvais pas aujourd'hui je devrais passer à d’autres arrondissements, au hasard : j’en aurai pour des années de vaines recherches à ce train-là !

Tiens les vaines recherches, ça me rappelle ce vieil album de photos qu’une cliente m’avait apporté au début de ma carrière : elle l’avait trouvé dans un lot acheté chez un brocanteur. Elle voulait le rendre à son propriétaire légitime, mais l’album n’était pas légendé et elle n’avait aucune piste pour le retrouver. Elle me l’avait confié et j’avais commencé les recherches. Au premier abord, c’était l’album d’une vie. Des photos qui montrent le temps qui s’écoule : les jeunes fiancés qui se fréquentent, le mariage, l’arrivée successive des enfants, le vieillissement de la génération précédente, les vacances, les communions, les scouts, et puis les fiançailles des enfants devenus grands. Le cycle de la vie. Mais pas de nom. J’avais passé tellement de temps sur cet album que je le connaissais par cœur. A force, j’y ai vu aussi ces éléments plus ou moins invisibles : les lieux d’habitation, les modes vestimentaires, les rites religieux, le niveau social, etc…

Ou une certaine sensibilité artistique du photographe (le père sans doute), qui transparaît au fil des pages, dans les mises en scènes par exemple :

La jeune mariée dans ce qui est sans doute son premier appartement d’épouse © Coll. personnelle

Notez le jeu dans le reflet du miroir permettant de voir le visage de l’épouse.

Les deux filles adolescentes © Coll. personnelle

Un beau cadrage : une grotte enveloppante et maternelle pour deux belles jeunes filles…

Mais malgré de patientes recherches je n’avais jamais pu identifier l’auteur de l’album. Il était resté là, dans un coin de mon bureau. La cliente n’était jamais reparue. De temps en temps l’album m’appelait… comme aujourd'hui. 

Je mets un moment à le retrouver, mais il est bien là. Je caresse la couverture de faux cuir vert. C’est en fait un ensemble de feuillets de carton sur lesquels sont collées les photos, relié par un lacet de cuir désormais élimé. La reliure en est si étroite que les photos du bord intérieur sont difficilement visibles en totalité, mais le nœud était si serré qu’on ne pouvait le défaire sans trancher le lien ; et je n’avais jamais pu m’y résoudre.

Cela faisait longtemps que je ne l’avais plus ouvert. Mais maintenant, avec les technologies nouvelles, je pourrais peut-être faire une nouvelle tentative. On avait fait des progrès en la matière depuis mon premier ordinateur TO7 ! Désormais on pouvait lancer des recherches automatiques et attendre que ça « match », comme dans les séries policières du début des années 2000 : reconnaissance faciale, triangulation d’un lieu grâce à sa silhouette, la position du soleil, etc…

Tant pis ! Adieu les roboratifs registres parisiens : je veux savoir moi aussi qui sont les gens sur les photos. Je lance la recherche automatique. Pendant que l’ordinateur travail je résume ce que je sais déjà : un couple dans les années 1930, d’après leurs vêtements - il y a plus d’un siècle déjà ! – leur mariage, leurs sept enfants qui se ressemblent tellement qu’on dirait des septuplés. Je me rappelle mes premières recherches : je tentais de les différencier en me basant sur leurs vêtements, avant de m’apercevoir que lorsque l’un grandissait, le suivant récupérait ses habits. Raté !

Bien sûr l’habitude que les parents avait prise d’aligner leurs enfants dans l’ordre de naissance facilitait l’identification (n°1, n°2, n°3…).

n°1 © Coll. personnelle

n°1, n°2 © Coll. personnelle

n°1, n°2, n°3 © Coll. personnelle

n°1, n°2, n°3, n°4 © Coll. personnelle

n°1, n°2, n°3, n°4, n°5 © Coll. personnelle

n°1, n°2, n°3, n°4, n°5, n°6 © Coll. personnelle

n°1, n°2, n°3, n°4, n°5, n°6, n°7 © Coll. personnelle     

Mais quand ils sont « mélangés », c’est tout autre chose ! Et puis il y a les vacances à la mer... et les maillots de bain en laine !


n°6 © Coll. personnelle   

Et ensuite l’adolescence, les yéyés…

Soudain, une sonnerie retenti, me sortant de ma nostalgie : match ! Des lieux sont reconnus : la grotte de Lourdes, le domaine du Hutreau près d’Angers, le château de Chambord, La Guérinière sur l’île de Noirmoutier (aujourd'hui engloutie par la montée des eaux), la Loire. Bon honnêtement j’en avais déjà reconnus certains, mais pas La Guérinière.
Second match ! Grâce à une photo de l’aîné des enfants en uniforme militaire, le lien est établi via les fiches matricules. Miracle de la technologie nouvelle. L’aîné des fils étant connu, il suffit en quelques clics de retrouver le reste de la famille. Confirmation de l’identité des enfants avec les registres des communiants, puis ceux des jeannettes et des scouts qui correspondent aux photos de l'album. Les parents, grands-parents sont aussi facilement identifiables grâce aux bases de données biométriques.

Je continue à pianoter sur mon clavier tactile inclus dans ma table de travail. Hélas les registres de décès me confirment ce que je pressentais : la plupart des membres de cette famille marche dans le Monde d’Après. Mais il reste un fils encore vivant, un vieil homme aujourd’hui âgé de 95 ans. Je retrouve facilement son domicile et me rend chez lui avec le précieux album. Je ne sais pas trop comment il va m’accueillir.

D’abord réservé, il devient rapidement ému quand il reconnaît l’objet que je suis venue lui apporter. Malgré son grand âge, sa mémoire est sans faille. Ce carnet vert rectangulaire est pour lui comme une à machine à voyager dans le temps, et jusqu’à une époque qu’il n’a pas connu lui-même :
- La rencontre de ses parents lors d’un pèlerinage à Lourdes,
- Leur mariage en 1935,
- Les naissances successives de leurs sept enfants, entre 1937 et 1949 (il est le n°6),
- Les vacances à La Guérinière,
- La première voiture de la famille,
- Le terrain acheté par la famille à Mûrs Érigné, près d'Angers (ex-Maine et Loire) qu’il a fallu défricher et où il faisait bon prendre du repos devant le cabanon construit au bout du terrain,
- La caravane et son auvent qui emportait toute la famille en vacances,
- La maison de la rue Blandeau à Angers et son jardin garni de roses car « ma mère les aimait tant »…



La famille © Coll. personnelle
Au centre la mère, à gauche la tante paternelle, à droite ses beaux-parents
autour les sept enfants. La photo est prise par le père. 

Je lui laisse l’album avec plaisir. Somme toute la journée s’est terminée mieux qu’elle ne s’annonçait. Enfin, demain je devrais quand même me coltiner les registres parisiens. Mais demain est un autre jour…


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Sources : ma (très) grande imagination (émaillée de vérités historiques) et l'album de la famille Astié, mes grands-parents (où figurent aussi mes oncles et tantes, mon père bien sûr, mes arrière-grands-parents et la "tante Henriette"), dont les clichés datent des années 1930 à 1970.


4 commentaires:

  1. Très très très sympathique article :) Quand imagination et photographies se conjuguent pour un joli Geneatheme :)

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  2. Quelle jolie histoire et si bien racontée. Un jour peut être nous pourrons faire "matcher" nos vieilles photos de famille.

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  3. C'est à chaque fois un plaisir de vous lire. Je retrouve ici le bonheur de mes premières découvertes en feuilletant nos albums de famille. En ce qui me concerne le dernier de mes oncles vient de disparaître à l'âge de 93 ans mais nous a laissé un cadeau inestimable en rédigeant sa biographie.

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  4. Une bien belle famille !

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